lundi 26 octobre 2015

C'est trois fois rien à faire... Et ça rapporte pas un rond !

 

- 8€58 ? J'avais oublié que c'était si peu cher !

J'ai stoppé la mine de mon stylo que j'utilisais pour marquer les mentions obligatoires sur les tubes de bilan sang et j'ai relevé les yeux vers mon patient tout juste prélevé et qui était en train de rédiger le chèque pour le paiement de son soin : "Vous pouvez décaler la virgule si vous voulez hein... Ou arrondir à 10 € ! ^^"

Il m'a donné le chèque, avec la virgule au bon endroit. Après lui avoir expliqué que je n'allais toucher que 4€30 net pour ce soin, il m'a avoué :

- Je voulais venir faire la prise de sang au cabinet pour faire-faire des économies à la sécu', mais quand je vois le peu que vous gagnez pour ce soin, je suis content que vous soyez venus chez moi... Vous voulez un café ?

C'est vrai ça ! Pendant que les infirmières libérales-vénales se réchauffent les mains avec une tasse de café, les patients eux, creusent le trou de la sécu' avec des petits coups de pelleteuses à 2€50 (le montant de nos indemnités de déplacement) ...

Je ne vous parlerais pas de cette patiente à qui on a refusé une ordonnance pour ces mêmes injections (qui coûtent 7€), prétextant que c'était "trois fois rien à faire", à celle qui s'injectait le produit comme une winneuse dans le nombril et à une autre qui ne visait pas le nombril mais qui m'accueillait pour sa prise de sang de surveillance à J7 de son opération, un peu flippée avec le genoux rouge, douloureux et œdèmatié à se marbrer. Un post-op' non surveillé par une infirmière car "oui madame, les pansements c'est trois fois rien à faire "... Ce jour là j'ai pris sur mon temps et sur mes 8€58 de prise de sang pour la rediriger vers son médecin traitant (23€) qui la renvoyé vers son spécialiste (bien plus que 23€...). Et je ne vous parle pas non plus de cette mère à qui on a refusé une ordonnance pour des soins de pansements de greffe de son enfant (6€30) parce qu'elle pouvait bien s'en charger. Encore un "trois fois rien à faire" enfin bref, vous avez compris le truc... Belles économies hein ?

Et pour info', le café, je n'ai pas eu le temps d'en boire une goutte car je devais me rendre au cabinet pour une autre prise de sang. Celle d'un monsieur sous piqures d'anticoagulants que l'hôpital a gentiment formé à l'auto-injection le dernier jour de son hospitalisation. Encore un... Et encore heureux que les patients de soient pas capable de se prélever eu-même, sinon j'ouvre mon cabinet et je lance un concept d'auto-soin, le "quicky-couic", comme dans les garage où les gens réparent eux-même leur voiture parce que c'est "trois fois rien à faire"... Il n'y a pas de petites économies, même si au final ça doit couter plus cher !

dimanche 25 octobre 2015

Je suis une bête à deux têtes.



- Oui, bonjour. Je vous appelle pour vous prévenir que je suis aux urgences là. Je viens de faire hospitaliser maman... Donc bah, c'est pas la peine de passer ce soir.

... Ni demain matin, ni demain soir, ni tous les autres jours d'ailleurs... Enfin, juste le temps qui sera nécessaire à ma gentille vieille patiente pour se refaire une santé, à coup de draps jaunes puant le désinfectant, à coup de gouter-compote-petits-pain dont j'adorais me remplir le ventre étudiante, à coup de bips de sonnettes et grincements de chariots dans les couloirs.

Dans ce cas de figure, je suis d'une ambivalence digne d'une bête à deux têtes. Une tête à gauche auréolée d'une bienveillance à toute épreuve et une autre à droite avec une calculette incrustée dans la tête. Les deux encéphales s'entendent très bien, même si quelques conflits de fratries peuvent parfois les diviser : 

- Il te doit cet argent, ces sutures, tu les as bien enlevé non ? Alors retourne chez lui et réclame lui l'argent qu'il était censé de déposer dans la boite aux lettres depuis trois semaines !!

" Oui mais, tu sais, on va s'épuiser et perdre du temps, tout ça pour 6€30 ? Ça ne vaut pas le coup, vraiment..."

- Et ce rejet de la CPAM là ? Pour la sous cut' au cabinet... Ça fait deux mois que t'as imprimé le papier pour traiter le dossier... Mais qu'est ce que t'attends pour te bouger le train et leur expliquer que oui t'as rajouté "ALD" sur l'ordonnance, que non monsieur de l'agent de la CPAM c'est pas bien, mais que t'as pas que ça à faire d'appeler sans cesse le médecin pour lui demander pour la quatrième fois de rédiger convenablement une ordonnance. Parce que le mec il est capable de mémoriser une Vidal tout entier mais il se rappelle jamais que cette patiente là est en ALD...

"Oui mais bon... 4€50..."

Oui mais bon, voilà toute l’ambiguïté de mon métier. Car si mon cœur d'infirmière souhaite sincèrement que ma patiente n'ai rien de grave et qu'elle rentrera rapidement pour retrouver ce chez elle qu'elle adore tant... Mon statut de libérale s'inquiète et se demande comment faire pour boucher les trous d'un planning qui semblerait s'être fait casser la gueule par une meute de mites tant les trous y sont nombreux depuis quelques jours. Hospitalisations, fin de cicatrisation, arrêt de prises en charge post-opératoire. C'est calme, très calme. C'est inquiétant...

Quand je travaillais en tant qu'infirmière dans les services, je n'avais pas les cadres dans la poche. Le côté "gérer un service et remplir les lits pour remplir les caisses" me dérangeait un peu et j'aimais presque juger et critiquer celles qui étaient pour moi aux antipodes de l'idée que je me faisais du soin : " soigner sans distinction et éviter les entrées le vendredi soir à 17h". Je ne cherchais pas vraiment à savoir ni comment ni pourquoi mon salaire tombait tous les mois... Et puis je suis devenue comme elles...

samedi 24 octobre 2015

Quinze minutes.





- Quinze minutes ? Quinze minutes ! T’es en train de me dire que t’es capable de faire la toilette de ce patient SLA en quinze minutes ? Tu te foutrais pas un peu de ma gueule dis ? T’es en première année, c’est ton premier stage, ça fait deux semaines que t’es dans le service et tu penses y arriver en quinze minutes ? Tu te prends pour qui espèce de p’tite incapable hein ? T’as une jolie gueule mais laisse moi te dire une chose, une toute petite chose : dans le métier avoir un joli p’tit cul ne fera jamais de toi une bonne soignante, tu t’es trompé de métier… Maintenant tu ramasses ton incompétence et tu te casses de mon chemin, j’veux plus te voir ! Moins que rien…



« Moins que rien. » 

Il m’a craché au visage ces derniers mots, et est reparti aussi vite qu’il était venu. Je n'ai pas voulu le regarder, croiser son regard. Je n'arrivais plus à détacher mes yeux du cadre accroché au mur en face de moi et qui représentait un bouquet de coquelicots.
Les larmes ont coulées, chaudes, sur mes joues rouges.

L’aide-soignant m’avait plaqué contre un mur et se tenait contre moi, tout contre moi, contre ma poitrine, contre ma blouse. Son poing fermé semblait avoir frappé le mur au plus près de mon oreille. J’avais senti son haleine, sa respiration chaude alors qu'il lâchait ses mots susurrés au plus près de moi pour ne pas avoir à hurler. Pour ne pas prendre le risque de voir les patients sortir de leur chambre. Pour ne pas risquer de voir ses collègues interrompre leurs transmissions en entendant ses cris.


Il est reparti. Je ne sais même pas où ni quand, trop concentrée sur ce cadre aux coquelicots, trop sidérée par ce qui était en train de se passer. Mes jambes ont fléchies et je suis tombée sur le cul ; dans tous les sens du terme. Je restais hébétée sans vraiment comprendre, le cerveau bloqué par ces mots qui avaient raisonnés puis percuté ma fierté, ma sensibilité, ma naïveté
Il m’avait demandé de lui répondre : « Combien de temps penses-tu prendre pour la douche de ce patient ? ». C’était mon premier stage, je me mettais une pression de malade parce que je ne voulais pas tout foirer et j’ai répondu une grosse connerie : « Quinze minutes ». 
Et alors que je me demandais pourquoi j’avais répondu bêtement ce pour quoi il m’aurait fallu au minimum le double de temps, il m’a prit par le bras et m’a tiré à l’extérieur de la salle de soin devant tous nos collègues, pour me prendre à part dans le couloir… 
S’en est suivi sa tirade, son visage tout rouge et les larmes qui coulaient à présent sur le mien… Les portes de l’ascenseur non loin se sont ouvertes, je ne voulais pas qu’on me voit pleurer assise par terre, j’avais besoin d’une cigarette. 


Je me suis relevée aussi vite que j’ai pu pour aller m’engouffrer dans la salle de soins où tous les soignants du service étaient réunis. Mes joues devaient être rouges et mon maquillage coulant au vu des visages qui se sont relevées sur moi. J’ai préféré baisser ma tête, et ma fierté d'un cran. 
L’équipe éreintée du matin passaient le relai à une équipe du soir déjà fatiguée. Je passais au milieu de tout ce petit monde en pleine transmission dont le brouhaha rappelait le bruit d’une ruche. Il était là, comme une reine au milieu de toutes ces abeilles. Ses deux mains sèches aux longs doigts enserraient un mug de café chaud. Il semblait s’amuser du planning de RTT qu’une de ses collègues lui montrait du doigt. J’étais décontenancée devant sa décontraction, à croire qu’il devait avoir l’habitude de faire pleurer les étudiantes. J’ai demandé à ma référente le droit de sortir fumer une cigarette. 

J’en ai fumé quatre. Quatre, coup sur coup. Chacune était allumée au rappel de ces mots « Moins que rien. ». 

J’étais si nulle que ça ? Est-ce que je me trompais de voie, encore une fois ? J’étais cataloguée mauvaise étudiante infirmière avant même d’avoir eu le temps de faire une tâche de Bétadine sur ma blouse blanche. C’était mon premier stage et il m’en restait encore une quinzaine à faire au moins. Et si ça se passait comme ça à chaque fois ? Si je devais me faire plaquer contre un mur et me faire pourrir de la sorte, je n’allais jamais tenir le coup. 
J’avais envie de tout arrêter. Je rêvais de rentrer chez moi pour pleurer sous ma couette avec mon chat et un pot de glace Ben&Jerry en tentant de trouver une excuse valable pour expliquer à mes parents pourquoi je ne deviendrais jamais soignante, pourquoi j'avais plaqué mes études supérieures de commerce pour rien

Et alors que je refrénais mon envie de gerber en remontant les marches qui me séparaient de ce service dans lequel je ne voulais plus mettre les pieds, je me suis rappelé cette phrase « Celui qui rate n’a jamais vraiment essayé »…


- Oh bah, a a ba ai aé ien…

samedi 17 octobre 2015

100 000 mercis et plus encore ! ♡



Quand j'ai ouvert ce blog il y a un an et demi, je m'étais mis comme défi de faire découvrir mon métier en vous faisant partager un peu de mes tournées. Pour être honnête, je n'y croyais pas vraiment... Qui aurait pu s'intéresser à la vie d'une infirmière de campagne hein ? J'ai eu tord, et pour une fois, l'idée de ne pas avoir raison me réjouit !

Merci ! Qu'est ce que je dis ? 100 000 MERCIS ♡ à vous mes chatons-mignons de me donner chaque jour l'envie de continuer quand parfois je n'y crois plus vraiment. Vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre sur ce blog et sur Facebook, et j'ai l'impression d'avoir 1800 collègues à mes côtés !

Je n'en dis pas plus, mais je vous réserve une petite surprise d'ici peu ! ^^
Je vous embrasse bien fort et vous fais un put*** de gros cœur avec les doigts !

vendredi 16 octobre 2015

Ces actes manqués qui me font bosser gratis !



- Et bien non ! Les prises de sang, c’est comme le chocolat : pas de bras piquable, pas de soin facturable !

Je tentais la « réponse-tout-sourire » mais n’allez pas croire que je ne l’avais pas mauvaise… Ce n’est pas que je voulais absolument réussir cette prise de sang pour rafler à tout prix les 8€58 qui m’étaient dû, non. C’est surtout que je n’aime pas bosser pour rien, et encore moins rater ce pourquoi je me déplace… Surtout lorsque le patient en question est un bébé de un an ayant autant de veines que Tchoupi a des oreilles (vérifiez par vous même, ce truc croisé pingouin n'a pas l'ombre d'un orifice auditif). La mère semblait presque déçue de ne rien me verser, mais pas au point d’insister pour me payer le prélèvement que j’avais foiré malgré l’usage de micro-ailettes hors de prix spéciales « bébé, pieds ou veines surchimiotées»

Moi, je restais étonnée de devoir réaliser des prises de sang de l’extrême chez des gamins aussi jeunes sans même avoir droit à une petite majoration pédiatrique. Tu sais le genre de cadeau auquel ont le droit les médecins et qui te récompenserait d’avoir osé relever le défi de faire rire un bébé avec un garrot dinosaure tout pourri, alors qu’à l’évidence même, il n’en avait rien à secouer. Parce que la seule chose que lui voyait, c’était ton aiguille, tes gants en latex et ton faciès aussi détendu qu’un jour de contrôle par la CPAM. 
J’étais concentrée, je me répétais « donne moi une veine, donne moi une veine… », le tout bien dissimulé derrière un sourire « pleine dent » alors que j’aurais rêvé de hurler dans un sac en papier. Le sang est monté dans la tubulure de l’ailette, je gosse a bougé, il s’est dépiqué : Raaaaah !! (Hurlement primaire complètement silencieux uniquement visible par un léger haussement de sourcil :  Total self control bordel !).

Et mon " total self control " a été mis à rude épreuve toute la semaine et je n’ai eu de cesse de relever ce sourcil. Pour cette patiente qui ne s’est jamais présentée au cabinet pour sa prise de sang parce que l’appel à rester sous la couette avait été plus fort que le mien pour tenter de la réveiller. Pour cette autre que j’ai dû renvoyer chez elle parce qu’elle n’avait pas l’ordonnance d’acte qui allait avec son injection et qui insistait pour que je la pique sans se donner la peine de comprendre pourquoi je ne pouvais pas travailler sans prescription. Pour celui que je rappelais sans cesse depuis trois semaines et qui préférais ignorer mes messages plutôt que de me payer les 6€30 qu’il me devait… J’en ai finis par relevé mes deux sourcils.
Je travaille gratis… Et on me dit que je coûte cher ? Parfois on oublie de me payer… Et on me traite de voleuse ?

vendredi 9 octobre 2015

La CPAM a 70 ans... Wouhou, c'est la fête du donut !




Nan, mais plus sérieusement… C'était mardi dernier, le 4 et j'ai même pas été invité quoi ! J'ai appris ça en allant sur le blog de la CPAM (Ouais. La CPAM a un blog. Ouais, la CPAM est Swag et bunkable bordel !) Et 70 ans c'est pas rien ! Même pour ce prix là, mes petites mamies me payent un coup à boire quoi. Je suis déçue, déçue, déçue ! 

Pourtant je comprends pas, avec Jean-Pat’, celui qui bosse chez elle et qui m’envoie des lettres de rejets, on s’entend plutôt bien. J’ai même lâché l’affaire sur une  prise de sang à 6€08 pour laquelle je ne serais jamais payé car il me disait n’avoir reçu aucune ordonnance justifiant le soin alors que je la lui avais envoyée via score (l’envoie de documents par internet qui est obligatoire, censé te faire gagner du temps et qui rime comme une maladie vénérienne). Vraiment, je suis déçue. J’avais même un cadeau quoi ! J’avais fabriqué une licorne en origami avec une feuille de soin papier. Sur ton bureau ça aurait fait tellement chouette…

Et puis un verre amical ça rapproche les gens tu vois, ça créé des fois des amitiés autour de la cacahuète. Je me faisais une joie de lever mon verre en plastique en ton honneur la CPAM :

« S’il vous plait ! Je voudrais lever mon gobelet en l’honneur de notre très chère CPAM ! 70 ans quoi… Un truc de dingue, t’as même pas une ride ! Bon t’as un gros trou, un gouffre même, mais je t’aime quand même mon p’tit Donut ! Qu’est ce qu’on était content quand tu es née. T’as permis aux malades de se soigner, aux pauvres de ne plus souffrir du manque de soins et aux infirmières, ces grosses fraudeuses, de s’engraisser sur le dos des contribuables… Uh uh uh ! Oooh c'est bon, c’est de bonne guerre et c’était une blague Jean Pat’, un gros « lol » quoi, roooh t’as pas d’humour hein ! Repose les bretzels et arrête de me menacer avec cette licorne en papier ! Bref…. Où j’en étais. Ouais CPAM… 

Je t’aime autant que tu m’agaces des fois, m’en veux pas trop… Parce qu’après tout, si tu n’étais pas là, je ne pourrais surement pas travailler en tant que libérale. Si tu n’étais pas là. Ceux que je soigne devraient peut-être faire un crédit pour se soigner ou cotiser à des assurances hors de prix en croisant les doigts pour ne pas devoir à choisir la prothèse totale de hanche comme cadeau de noël. Tu es un modèle de soin que le monde nous envie, mais qu’ils ne veulent pas prendre le risque de mettre en place… La solidarité est un concept bien français… Bon je ne te reparlerais pas du bilan de la cour des comptes,  du compte-rendu annuel sur la taille du trou de ton Donut, non. Aujourd’hui c’est jour de fête : JOYEUX ANNIVERSAIRE la CPAM et sérieusement, arrête de me prendre la tête et dis à Jean-Pat de me lâcher avec ses rejets et ses indus… A la tienne ! »


[ photo : source Ufunk ]

jeudi 8 octobre 2015

Palliatif, ou comment broder avec des fleurs.





« Vous rêvez d’une chevelure plus épaisse ? Un actif révolutionnaire, le filoxane, qui créé de la matière à l’intérieur de la fibre pour augmenter son diamètre. La fibre se gorge de matière, pour une chevelure plus épaisse sous vos doigts. Voluptueuse, luxuriante : une vraie épaisseur, enfin ! ». 
La publicité pour le shampooing tranchait terriblement avec la vision que m’offrait le crâne clairsemé, voire quasi chauve, de ma patiente assise face à la télévision.

La pub diffusée sur l’écran géant résonnait fortement dans le salon. Ma patiente, assise le regard perdu au plus près de sa télévision, semblait totalement absorbée par ces publicités criardes. L’écran comblait le vide de cette maison plongée dans le silence. L’écran ramenait un peu de vie artificielle dans ces journées de solitude. La petite dame était seule. Son mari partait tôt pour son travail et leur fille unique avait quitté la maison depuis déjà plusieurs années. Le chat faisait quelques apparitions en vue de se remplir le ventre après s’être frotté aux jambes de sa silencieuse maitresse. 

Une émission sur le jardinage débutait. Ma patiente était calme. Je me tenais accroupie à ses côtés, ni trop loin, ni trop prêt, choisissant la juste distance nécessaire pour lui montrer que j’étais là pour elle, mais sans m’imposer et sans la brusquer. Des métastases cérébrales lui provoquaient de lourds moments d’absence. C’était comme si un mode « reset » se mettait en place dans son cerveau. 
Elle oubliait alors presque qui j’étais, pourquoi j’étais là et je devais redoubler d’ingéniosité pour la soigner sans qu’elle me rejette. J’y étais habituée. Ces moments d’absence n’avaient jamais duré bien longtemps. Jusqu’à présent… Depuis quelques temps la communication devenait de plus en plus difficile. Les tumeurs, trop nombreuses et mal situées dans son encéphale, exerçaient des pressions constantes sur son cerveau. Les « Bonjour ! » et les « Comment ça va ce matin ? », n’obtenaient plus de réponse de sa part. Le silence prenait sa place au fur et à mesure que son cancer s’étendait… Je m’y étais préparée. Nous étions là pour ça. Pour faire du « Palliatif ».

Le terme m’avait été énoncé dès le départ par l’infirmière du service de cancérologie qui la suivait et qui m’avait contacté pour que je m’occupe de cette patiente dès sa sortie. « Palliatif ». Bam ! Le mot qui sonne comme un couperet et qui finit avec une syllabe quasiment susurrée. De peur de le dire trop fort, « palliatif », c’est un mot qui se chuchote. Ce mot m’avait toujours fait penser à une espèce de remède un peu parallèle qu’on administrerait en plus et qui résonnait un peu comme un « à défaut de » : « Vous êtes en palliatif Madame oui oui… Non, c’est juste parce que bon, on a plus de médicaments qui marchent pour vous, alors on pallie en quelque sorte quoi… Oui, on brode autour de vous, pour vous accompagner au mieux vers la fin, entourée de moult jolies broderies ! ». 
C’était un peu ça. Je brodais autour. Des kilomètres de jolies broderies entouraient ma patiente depuis des mois. De quoi la tenir au chaud pour l’hiver, si tant est qu’elle tienne jusque là…

Sans brusquer ni ma patiente ni son mari j’utilisais des termes génériques ne parlant ni de « cancer », ni de « palliatif », attendant que ces mots viennent d’eux-mêmes. « Ne jamais aller plus vite que ce que ton patient est capable d’entendre », et parfois ces mots n’arrivent jamais. Peu importe. Je m’alignais donc à leur vocabulaire, parlant de « son problème à la tête », de « ses soucis au foie». Le vocabulaire technique était inexistant, mais ce n’était pas le plus important. Ma patiente et son mari n’attendait pas de moi que je me la pète derrière des termes techniques hyper-professionnels qu’ils n’étaient pas capable de comprendre et d’entendre. Ils attendaient simplement de moi que j’avance à leur rythme. Alors s’il fallait parler « machin et truc », je parlais de « machin » et de « truc ».

- Ohhh...