jeudi 24 décembre 2015

Coup de gueule infi' #16 : Voilà voilà, démerdez-vous… Et joyeux Noël !





- Non mais attendez ça va pas être possible, j'vais pas y arriver !


Malgré mes efforts, la petite dame restait désespérément bloquée en pyjama au bord de son lit. J’avais tenté toutes les manipulations possibles et je n’arrivais toujours pas à la lever. Elle glissait de plus en plus sur le bord, elle s’épuisait et je craignais qu’elle finisse par tomber par terre. Elle était obèse, faisait presque deux fois mon poids et elle s’enfonçait toujours plus profondément dans son matelas. Je sentais poindre dans mon dos une vieille douleur que je pensais guérie et je sentais monter en moi l’agacement de ne pas y arriver et la colère de devoir encore une fois gérer une sortie d’hospitalisation foireuse à souhait.


J’avais reçu la veille un appel me prévenant du retour au domicile de cette vieille patiente que je n’avais pas vu depuis des mois. Depuis le départ, la famille voulait la mettre en maison de retraite et je désespérais de la voir rentrer un jour. Et puis tout s’est enchainé : du jour au lendemain je devais reprogrammer mon organisation de soins pour inclure cette patiente dite « lourde » qui n’avait plus sa place dans ma tournée.


Après plusieurs mois d’hospitalisation, une vingtaine de kilo perdus et de la masse musculaire en moins, ma vieille patiente toujours obèse et maintenant incontinente refaisait son retour dans cette maison absolument pas adaptée. Elle ne pouvait plus se lever seule, se coucher seule, s'habiller seule et aller aux toilettes seule mais elle était quand même rentrée chez elle, seule, avec juste ses vêtements et de nouveaux traitements dans un sac... Et maintenant elle se retrouvait bloquée au bord de son lit à se demander comment j’allais réussir à l’installer dans son fauteuil roulant.


Forte heureusement pour moi, nous étions à la veille de Noël et mon miracle de fin d'année sonna à la porte. Il m’apparut sous la forme fraiche et motivée d’une auxiliaire de vie. A deux, nous avons _ avec beaucoup de difficulté _ réussi à installer ma patiente dans son fauteuil et à la préparer pour son petit déjeuner de réveillon… Mais comment est ce que j’allais bien pouvoir la coucher ce soir ? Pourquoi aucun moyen n’avait été mis en place pour sa sortie ? Aucune transmissions infirmières pour expliquer ce qu’elle était devenue depuis tous ces mois, pas même un coup de téléphone de son centre de convalescence… Demain c'est Noël et ensuite c'est le WE, comment j'allais m'en sortir toute seule à domicile ?


J’ai claqué la porte de ma voiture en soupirant tout ce que je n’avais pas pu dire devant elle. 

J’étais énervée de cette sortie mal gérée. Je ressentais une vive douleur dans les lombaires alors que je pensais pouvoir enfin offrir une pause à mon dos. J’étais contente qu’elle soit revenue chez elle. Mais pas comme ça, pas pour devoir la faire hospitaliser à nouveau. Je devais trouver une solution pour lui donner toutes ces chances de rester à son domicile...


J’avais déjà vingt minutes de retard alors que ma tournée venait juste de débuter et je devais échafauder un plan pour gérer ce retour d’hospit’ mal foutu tout en continuant mes soins. Pour ne pas perdre de temps, j’ai appelé en roulant le médecin traitant pour demander en urgence un verticalisateur (une sorte de machine électrique qui permet au patient de se redresser et de s’installer au fauteuil ou au lit). J’ai ensuite contacté la pharmacie pour lui demander de le commander en super-méga-urgence en cette veille de Noël. Et puis, parce que j’avais besoin de comprendre, j’ai appelé son centre de convalescence : 

lundi 21 décembre 2015

Faire sa tournée de soins, c'est comme tenter de faire entrer un duvet dans son sac !




- Oui « Bonjour », à nouveau ! Je vous ai déjà laissé un message sur votre répondeur il y a moins d'une heure, mais bon bah voilà, vous ne m’avez toujours pas rappelé !...

Mes mains enserraient mon volant alors que j’écoutais sur mon répondeur la voix agacée de celui qui semblait être plus pressé que moi par le temps. C’est pas comme si j’avais une tournée aussi lourde que la pesanteur sur mes yeux, c’est pas comme si j’avais dû faire rentrer tous mes soins du matin comme on tenterait de faire entrer un duvet dans son sac, c’est pas comme si tout semblait aussi bancal que la hanche de la plus vieille de mes patientes, c’est pas comme si, oh pis mince. J’ai rappelé :

« Oui, c’est l’infirmière ! Je n’ai as pu vous rappeler plus tôt parce que je suis en tournée ce matin et qu… »

- Oui bon bah voilà quoi, c’était pour vous dire que ma mère elle rentrait d’hospitalisation ! 

Se faire couper la parole c’est déjà relou, mais que son interlocuteur semble vouloir jouer à Question pour un champion me gonfle encore plus : "Je suis une dame d’un certain âge  qui s’est fait hospitaliser depuis on ne sait pas combien de temps dans un service dont on ne connait pas la spécialité pour une raison inconnue qui a un fils voire plusieurs on ne sait pas mais on s’en fou et qui semblerait vouloir rentrer chez elle dans les plus bref délais, je suis, je suis ??" 

« Attendez, excusez moi mais vous êtes qui ? Parce que sur les messages que vous m’avez laissé, vous ne m’avez pas donné votre n… » 

- J’suis le fils de Madame CensureQueJeVousDiraisPasSonNom, 'faut reprendre les soins d'hygiène dès demain ! (Deuxième fois qu’il me coupe la parole, la prochaine fois ce simule un tunnel même si il n’y en a pas dans le coin et je raccroche)

« Aaaaah. Ok... (Soupirs ravalés par mon professionnalisme et ma dignité de soignante) Je vais passer la voir dès demain matin alors. » Bam ! Paye ta brique de Tétris géant que je vais devoir caser parmi toutes celles de ma tournée de demain ! Je ne savais pas comment j’allais finir ma tournée du jour qu’il fallait déjà que je pense à comment j’allais commencer celle du lendemain… 

vendredi 11 décembre 2015

Il y a ceux qui fêtent noël et ceux qui ont les boules et qui ont un chausson aux pommes au fond du sac à main.





-Oh putain… Merde !

J’avais une boite de mini-étoiles dorées dans une main et un chemin de table en or pailleté dans l’autre. La dame embourgeoisée à mes côtés m’a toisé d’un regard qui semblait dire « Mais quelle vulgarité ! », mais un « ‘Fait chié !! », susurré entre mes lèvres pincées finit par la chasser dans le rayon d'à côté. Je suis comme ça : une boule de naïveté avec un petit noyau de grossièreté et de spontanéité.
Je parle parfois trop vite et les gros mots fusent aussi vite que les « tssss » de ma mère quand elle me trouve grossière. Mais là, il y avait de quoi : je venais de me rendre compte que j'avais oublié de ranger les affaires de toilette de mon patient. C’est pas que je sois une obsessionnelle du rangement mais ce tapis, ces serviettes de bain… Ces taches de sang qui avaient imbibée le tissu… Sa sœur allait tomber dessus sans rien y comprendre en cherchant son frère partout dans la maison. Je restais plantée là devant cet étalage de déco' de noël en pensant à ces serviettes éponges pleines de sang, au carrelage qui n'était plus blanc et au regard de mon patient...Paye ton esprit de noël.

Une nana est venue se placer près de moi, trop près de moi, probablement agacée de me voir hésitante devant les nombreux articles de décoration. Elle s'est mise à parler très fort, parce que « ça ne captait pas bien ! » dans les oreilles de celui qu’elle avait à l’autre bout du fil et dans les miennes par la même occasion :

- Nan mais on va être combien pour le réveillon ? 12 ou 15 ? Nan parce que ça change tout, y’a que des serviettes en paquet de 12, alors du coup je voudrais savoir si je dois prendre un ou deux paquets… Alors, on sera 12 ou 15 ?

« 15 ». J’avais fais le 15. 

- Voilà… Dans le fait là, je vous ai appelé parce que… Bin j’ai fais une grosse bêtise… J’en peux plus. Je suis à bout. Et je savais pas qui appeler…

13h, je venais de rentrer chez moi, d’enfin me poser, j’étais claquée. Les épaules douloureuses je venais de me poser avec une salade et un chausson aux pommes encore emballé par la boulangère. La dernière fois qu’il m’avait fait le coup, il avait rajouté « envie » devant sa bêtise, j’étais allée le voir pour discuter parce que le médecin n’était pas là et puis il était parti pour l’hôpital. Mais ce coup-ci, le geste avait dépassé l’envie, le mal avait dépassé les mots, il s’était retranché seul et silencieux dans sa salle de bain et venait de se poignarder à plusieurs reprise après avoir ingérer un mois de traitement lourd. 

« J’arrive, allongez vous sur le côté... J'arrive… ».

lundi 7 décembre 2015

Coup de gueule infi' #15 : Pourquoi j’ai l’impression que Marisol Touraine essaie de m’enterrer avec sa pelleteuse de loi santé…






Je viens de lire un article d’infirmier.com sur les faveurs qui vont être accordées aux HAD suite au vote de la loi santé et mon poil se hérisse. Le bouillonnement qui faisait siffler ma cocotte d’infirmière depuis le vote de la loi s’était pourtant miraculeusement calmé, mais cet article a relancé le feu qui échauffe mon statut de libérale… J’en ai ras le bol. 
J’ai l’impression qu’on se fout de ma gueule, qu’on cherche à m’enterrer et que cette loi santé n’est en fait qu’une pelleteuse creusant un peu plus le trou dans lequel Marisol Touraine tenterait d’enterrer les libéraux à coup de pelle derrière la couenne. 

Mais remettons nous dans le contexte de cette grogne, où vous aurez vite fais de me caresser dans le sens du poil en me demandant de me calmer…

La très controversée loi santé a été voté le 27 novembre dernier. Je dis « controversée » car cette loi n’a jamais fait l’unanimité du coté des soignants libéraux. Et c’est bien dommage, car elle aurait pu être un formidable outils pour redresser un système de santé bancal. Mais plutôt que « redresser» , Marisol a préféré creuser. Creuser un énorme fossé entre elle et les principaux intéressés : les soignants. Ceux qu'elle n'a jamais voulu entendre et qui ont finis par protester en fermant leur cabinet, en faisant grève et en manifestant dans la rue pour tenter d’expliquer que de jolis textes de lois peuvent parfois cacher un foutage de gueule royal sous la forme d'une pelleteuse censée reboucher le trou de la sécu', mais qui préfère le creuser un peu plus…


Je vous passe l’épisode tragique des attentats de Paris du vendredi 13 novembre, des interdictions de manifester, du maintien malgré tout du vote de la loi santé et de sa validation pile le jour officiel du deuil national alors qu’aucune manifestation n’était envisageable par sécurité et parce que le cœur n’y était pas... Dégueulasse.

La loi a été voté malgré nos protestations, et aussi écœurant soit-il ça ne m'étonne même plus. Parce qu'il faut dire que notre Ministre de la santé fait preuve depuis le départ d'un désintérêt certain à l'encontre de notre profession :

mercredi 2 décembre 2015

Coup de gueule infi’ #14 : la chasse est ouverte ! (je grappille des euros et je ne fais pas que des heureux)





- Oui bonjour, c’est encore l’infirmière ! Je me permettais de laisser sur votre répondeur ce sixième message afin de vous demander à nouveau de bien vouloir me régler encore une fois les quarante euros que vous me deviez il y a déjà plusieurs mois… Le temps passe vite hein !

Manque de bol pour le mec, en ce moment l'activité est calme. Très calme. Du coup, j'ai tout mon temps pour me lancer dans un harcèlement téléphonique. Mon compte en banque joue les grandes marées, mais version descendante. Mon activité serait en quelque sorte les vagues qui se retirent de plus en plus loin et les petits coquillages sur le sable mes revenus que les mouettes (mes charges) viennent bouffer coûte que coûte, même si il n'y en a plus beaucoup...
Alors moi, armée de mes magnifiques méduses transparentes et de ma pelle en plastique, j'arpente la plage de mes soins et je fouille le sol à la recherche des coquillages qui n'auraient pas encore montré le bout de leur nez. La chasse aux trésors est ouverte : délogeons les bigorneaux !

J’ai bien tenté de le contacter sur son fix mais sa ligne était suspendue, dommage. Je me suis déplacée à son domicile, mais il a refusé de m’ouvrir sa porte, comme c'est dommage. J’ai facturé les soins avec sa carte vitale dès la fin de la prise en charge ce qui veut dire qu’il a été remboursé depuis belle lurette pour des soins qu’il n’a du coup, même pas payé : « Je vous déposerais le chèque dans votre boite aux lettres dès demain ! ». Et demain matin et bien, c’était pas hier... Comme c'est vraiment dommage !

Soit le mec est consciencieux, parce qu’il est adepte du « DIY » (Do It Yourself) et qu’il prend son temps pour me fabriquer de ses propres mains un chèque grand format pailleté genre « Félicitations : vous avez gagné le gros lot ! », soit le mec est complètement pommé et il erre toujours dans le bourg à la recherche de ma boite aux lettres qui se trouve tout de même à 600 mètres de chez lui et à dix pas de mon cabinet, soit le mec me prend une conne. Bizarrement, et bien que cela ne me fasse pas plaisir, je crois que le mec n’est ni perdu entre deux ruelles ni les doigts collés par un projet de chèque géant (même si je trouve l’idée trop cool), non. Je crois qu’il s’est simplement dit qu’il ne me paierait pas et que je finirais par lâcher l’affaire avec le temps.

Mais si « lâcher l’affaire » revient à dire que je me suis déplacée gratuitement pour le soigner et que je lui aurais donc offert mon essence, mes sets à pansements, mes compétences et mon expérience… Alors je suis désolée pour lui et pour les autres mais non, je ne lâcherais pas l’affaire. Parce que tout travail mérite salaire sauf si on est une nonne, et ça fait bien longtemps qu’on ne porte plus de cornettes…

Vous noterez que j’ai dis « pour les autres », parce d’autres bigorneaux enfouis bien profond dans le sable semblent avoir eu des difficultés à faire entrer leur chèque géant dans ma décidément trop petite boite aux lettres...
Il y a cette patiente qui, pétrie de mauvaise foi, avait fini par me dire qu’elle avait dû me régler en espèce mais que l’argent avait certainement dû glisser dans la boite aux lettres d’en dessous, bah tiens ! Il y a celui qui m’a assuré m’avoir payé en mains propres remettant en doute ma comptabilité de pointe basée sur un système infaillible de « soins-fluorés-si-payés ». Il y a le vieux bigorneau errant qui perd un peu la tête, qui s’assoit dans ma salle d’attente quand il vient voir le médecin ou qui entre chez moi quand il voit de la lumière, mais juste parce qu’il a vu de la lumière. Il me doit 4€50, mais il ne s’en rappelle jamais. Bon lui, il a une démence, il a une bonne excuse. Et enfin, il y a la grosse palourde que j'ai toujours du mal à déloger du sable : la CPAM. Oui oui, la CPAM…