lundi 30 mai 2016

La symphonie des soins.




- Vous êtes sûr que vous allez y arriver ?

Je sentais peser sur moi le regard de cette nouvelle patiente qui semblait douter de ma capacité à la soigner. Depuis mon arrivée chez elle, la vieille dame n’avait pas décollé les yeux de mes mains qui tentaient de faire fonctionner sa pompe et de mon visage qui tentait de camoufler ma gêne. J’avais l’impression d’être en plein examen de stage ; désagréable. Alors que je déglutissais ma boule de stress, je sentais monter en moi des relents dégueulasses d'un vieux mélange de panique, d'agacement, d'impatience et d'envie de me barrer en courant. Le genre de cocktail puant le non-professionnalisme dont je me serais bien passée ce matin là
Trois boutons sur une pompe à insuline bordel, c'était quand même pas compliqué ! J'avais été formé deux semaines plus tôt par le prestataire, j'avais relu la fiche dans ma voiture avant de franchir la porte de sa maison, j'avais même regardé des tutos sur Youtube c’est dire... Mais ce matin là : blocage.

Ce soin était tout nouveau pour moi. J’avais l’étrange impression qu’on me demandait de danser sur une chorégraphie apprise en deux-deux et que je n'avais de cesse de me tromper dans les pas et de marcher sur les pieds de celle qui attendait que je mène la danse comme une pro. Le genre de freestyle en mode « Je souris dehors mais je pleure dedans, sauvons les apparences ou sauvons-nous tout court… Mais tu vas fonctionner p*tain de b*rdel de pompe !!». Le tout auréolé d’un sourire jusqu’aux oreilles camouflant un hurlement à te décrocher les amygdales.

J’étais sûr d’y arriver, il fallait simplement me laisser le temps de comprendre la choré’. Alors en attendant de danser avec toute l’aisance d’une Beyoncé en talons et body à paillettes, j’improvisais des petits pas de danse appris par cœur et sur lesquels j’étais sûr de ne pas me vautrer : tenu du diagramme de soins, purge de la tubulure, pose du nouveau cathéter... Parce que soigner finalement, c’est un peu comme danser avec son patient (les talons aiguilles et le body pailleté en moins). Les prescriptions seraient les partitions, les pinces Kocher, les aiguilles, mes mains et mon sourire seraient mes instruments et mes patients seraient la douce mélodie de la symphonie des soins.

J'ai toujours été passionnée de musique. C’est une obsession et je ne me verrais pas vivre sans elle. Depuis toujours j'associe des moments de ma vie, des endroits qui me sont chers et les personnes qui me touchent à des chansons bien précises. Je suis impressionnée par l'instrument, par ses vibrations puissantes qui te font trembler la rate, par les douceurs des notes qui te transportent l’encéphale en dehors de sa boite, par les tendons qui s’étirent et qui se tendent sous l’impulsion des notes qu’il faut marquer sur les cordes. Les morceaux sont joués avec un tel naturel qu’on en oublierait qu’il a fallu apprendre et se tromper à un moment. Parce qu'avant d'être bon, il faut être mauvais et se tromper Et accepter d'être paumée devant une pompe à trois boutons.

La symphonie des soins, c’est la musique de mon travail. C’est la douce mélodie de mon métier d’infirmière libérale.

Il y a ces actes qui résonnent dans ma tête comme autant de comptines apprise par cœur alors que je n’étais qu’un bébé-soignant à l’école d’infirmière : « SHA avant, SHA pendant, SHA tout le temps ! », « Du plus propre au plus sale ! », « Le patient BMR, toujours en dernier ! », « Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, il y aura toujours des frites au self du CHU le midi ! ». 
Certains morceaux répétitifs deviennent faciles à jouer avec l’expérience. Les prises de sang, les injections, les pansements simples sont ces mélodies connues sur le bout des doigts par les infirmières gantées de latex et qui ponctuent leurs tournées de soins.
Parfois, certaines partitions foireuses viennent créer la fausse note et certains soins peuvent rapidement vous donner la migraine. Des veines impiquables ou qui claquent, des portes qui tardent à s’ouvrir ou  qui ne s’ouvrent pas, des sorties d’hospit’ sans matériel ou sans ordonnance, des AVC, des INR dans les chaussettes ou des grands-mères au sol après avoir tâté du bout du chausson le coin du tapis du salon.

mardi 17 mai 2016

Je ne me suis pas rappelé de toi.



- Tu vois là, par exemple cette dame, je serais prête à parier la tournée suivante qu'elle est sous neuroleptiques. Regarde bien la grosseur de son ventre, sa mâchoire... Même sa démarche !
J'étais à la terrasse d'un café-PMU en plein centre de la ville la plus proche. J'expliquais à ma pote qui n'est pas du métier que nous, les soignants, avions la fâcheuse tendance à regarder l'autre avec un œil un peu trop médical. 

Cet après-midi-là, je m'adonnais une fois de plus à l'un de mes passe-temps favoris : "Cherche de quoi j'me plains !". Je jetais un œil discret aux passants frôlant notre table et j'essayais de percevoir ce qui les faisait trembler, souffrir ou pester contre la malchance d'une génétique mal branlée. Je regardais leurs yeux et je pressentais des psychoses mal équilibrée. Je les voyais traverser la route et je sentais des dépressions pas encore traitées. Ils sortaient du bar en allumant nerveusement une cigarette et je supposais l'addiction à l’alcool non révélée ou pas encore assumée. Ainsi, lorsque je regardais les gens marcher devant moi dans la rue, je voyais parfois des cancers en devenir, des troubles veineux et de futures plaies d'ulcères, des hanches qui grincent et des PTH qui déconnent.

Dans ce quartier populaire que je connaissais bien, il y avait malheureusement largement matière à affuter sa balance-diagnostique. J'avais exercé en tant qu’infirmière à domicile dans ce quartier précaire pendant assez longtemps pour établir un Top 3 des pathologies les plus souvent répandues : 1. Addictions à l'alcool et aux drogues, 2. Dépression, 3. Diabète... Et on pouvait parfois tomber sur les trois en même temps, jackpot !

Et puis il y a eu cet homme, la soixantaine bien tassée qui s'est avancé vers nous. Appuyé contre notre table parce qu'il vacillait, il a commencé à nous parler. Enfin, pour dire vrai, il essayait de placer des mots pour former des phrases. Il n'était pas vraiment compréhensible : « Alcoolisme ! »  (T'as vu comme je l'ai placé rapidement ce diagnostic-là ?) 

J'ai commencé à souffler intérieurement à l'idée de devoir chercher une façon de le faire partir sans le heurter, sans l'énerver. Tout en jetant des coups d’œil mi-amusés mi-agacés à mon amie je tentais de comprendre ce qu'il disait : " Divorce... Depuis que ma femme est morte... Je bois tous les soirs...". Et puis il m'a fait un clin d’œil de son bel œil gris. Pas à ma pote non, à moi. Avec son sourire un peu triste il m'avait fait un bon gros clin d’œil, comme ça le mec.

Pour être honnête, j'ai d'abord cru qu'il avait un déficit au niveau de la face ce qui aurait expliqué le fameux clin d’œil répété. Et puis il m'a regardé à nouveau là, pile entre les deux yeux, et il a recommencé : bam, nouveau clin d’œil ! Dingue. J'avais touché le gros lot du mec poly-pathologique : alcoolique-veuf-probablement-dépressif-bourré-salace... Bien calé entre notre table et son chariot de marché, il ne semblait pas motivé à nous laisser finir tranquillement notre verre...

C'est alors que j'ai parlé d'une voix douce qui puait l'impatience : 

- Par contre, je suis désolée là, mais on était en train de discuter... Donc...


Le « Donc... » horriblement poli qui transpire le « Dégage ! ». Le « Donc... » que tu ne formulerais pas au travail mais que tu te permets autour d'un verre entre deux tournées de soins simplement parce que tu as l'impression de faire des heures sup' et que tu ne t'es pas posé à cette terrasse pour entendre toutes les misères affectives d'un mec bourré. Il s'est excusé, m'a fait un nouveau clin d’œil et est parti en lâchant un « Bonne journée à vous ».

Je ne sais pas vraiment ce qui m'a fait repenser à elle ce soir-là. 
J'étais en train de donner à manger à ma fille et d'un coup je me suis regardé dans le miroir qui me faisait face. Je me suis revu quelques années en arrière dans sa salle de bain, toute petite sombre et sans fenêtre. Juste de quoi caler une baignoire de laquelle il était parfois difficile de l'en extraire, un lavabo qu'elle utilisait pour se relever de cette chaise que nous arrivions tout juste à caler tant bien que mal dans la pièce exiguë.  

Un de ses grands plaisir à la fin du soin d'hygiène était de rincer longuement sa chevelure grisonnante. Ses cheveux raides et fins étaient d'une douceur incroyable et d'une longueur qu'on ne voyait que rarement chez une femme de son âge. Je lui laissais son moment d'intimité en me retournant face au miroir tout en faisant mine de préparer sa sortie du bain. J'observais alors discrètement son reflet dans le miroir et je la regardais fermer ses yeux en rinçant sa chevelure. J'adorais tresser ses longs cheveux qu'elle façonnait ensuite en un chignon avec une dextérité étonnante alors que tout son corps semblait prisonnier d'une danse frénétique et douce à la fois.  


Cette femme était magnifique. Cette dame avait un charme fou. 

Mais ce qu'elle dégageait de beauté était mis à mal par ce corps qu'un Parkinson ne lui permettait plus de reconnaitre. Des mouvements saccadés lui faisaient parfois taper la crédence avec ses mains et ses bagues faisaient alors ce petit bruit métallique sur la faïence. Ça l'agaçait. Des blocages l'empêchaient souvent de réaliser ce chignon qu'elle s'efforçait de former derrière sa nuque depuis plus de trente ans. Elle perdait parfois patience. Sa démarche saccadée et titubante avait fini par la faire tomber en pleine rue un matin devant cette enfant et sa grand-mère qui s'était alors empressée de lui faire traverser le passage piéton en lui cachant les yeux :

- Dépêche-toi de traverser ma chérie... Certaines personnes devraient avoir honte de sortir alcoolisé dans la rue devant les enfants, honte !

Les larmes s'étaient mise à couler sur ses joues quand elle m'avait raconté ce qu'il s'était passé la veille. Le Parkinson et l'alcool, pour ceux qui ne connaissent pas le syndrome, semblent se résumer à la même chose avec dans tous les cas, la honte qui vous colle au corps et la solitude qui vous englue dans la maladie. Ce jour-là, elle était rentrée en pleurs et avait osé se confier à son mari. 

C'était un homme assez froid qui prenait de plus en plus de distance avec la maladie et avec celle qui en était atteinte. Ils ne cachaient plus leurs chambres séparées, il était question plus ou moins de divorce mais il y avait le restaurant en leur deux noms qui compliquait les choses. Il ne prenait plus la peine de lui cacher cette femme qui venait le chercher jusqu'en bas de leur immeuble. Il se noyait dans le travail et continuait de servir les tables de cet établissement dont il lui avait interdit l’accès. Son mari mentait à leurs amis en leur expliquant qu'elle était alcoolique. Que c'était pour cette raison qu'elle titubait, qu'elle avait du mal à parler et qu'elle renversait ces verres qu'elle avait pourtant servi avec un parfait équilibre pendant de longues années. 

Elle avait fini par ne plus l'accompagner aux soirées, une autre avait pris sa place. Elle avait fini par ne plus sortir de cet appartement parce que les trois étages qui la séparaient du dehors la terrorisaient presque plus que la connerie des gens qui préfèrent cacher les yeux des enfants plutôt que de l'aider à se relever...

Un jour, je suis passée devant le bureau du mari dont la porte n'était qu'à moitié fermée. Il me tournait le dos et était debout face à la fenêtre, il regardait dehors. J'ai entrouvert la porte, me suis excusée et l'ai salué pour lui signifier la fin de mon soin et mon départ. Sans même me regarder, il m'a dit : 

- J'ai préféré dire à tous nos amis que ma femme était alcoolique plutôt que de leur avouer qu'elle avait Parkinson... Quel époux préfèrerait la honte de l'alcool à celle d'une maladie incurable ? 

Je lui ai simplement répondu :Un mari en souffrance peut-être ?

Il s'est retourné vers moi et l’espace d’une seconde j’ai pu lire dans ses yeux la craquelure de cette carapace qui le rendait si dur. Il semblait avoir été surpris de ma réponse et de sa réaction. L'homme droit m'a regardé en marquant quelques secondes de silence tout en me perçant de son inexpressif regard gris : « Bonne journée à vous », et il s'est retourné vers la fenêtre.

Bonne journée à vous... Divorce... Depuis que ma femme est morte... Je bois tous les soirs... Le clin d’œil... Ce regard insistant... Le miroir de ma cuisine... Celui de sa salle de bain... L'expression sa souffrance avec toute l'insistance de ses beaux yeux gris... Elle. Et moi dans le miroir.

D'un coup, mes yeux se sont ouvert en grand pour laisser pénétrer en moi un sentiment de honte d'avoir dit "Donc...". D'avoir mal compris qu'il venait simplement me saluer et me dire combien il était dans la peine. Je l'ai laissé partir sans même me rappeler qui il était, sans imaginer qu'elle n'était plus là. Sans penser un instant que j'avais tout faux et qu'à force d'imaginer ce dont souffrent les autres, on oublie parfois de simplement leur faire du bien.

[ photo de Rocio Montoya ]

jeudi 12 mai 2016

Coup de gueule infi' #18 : " 12 Mai : journée mondiale des infirmières " (Ca me fait de belles jambes).





On m’a demandé si je comptais rédiger un article pour fêter la journée mondiale des infirmières du 12 Mai. Pour être honnête, je n’en avais pas l’intention. Non pas que je ne sois pas fière de mon métier, non. C’est juste que je vois les journées mondiales comme autant de prétextes pour se donner bonne conscience et se dire qu’on a au moins une journée par an où l’on peut s’indigner de choses dont on a parfois rien à carrer le reste de l’année…

Alors une journée mondiale pour fêter les infirmières, j’aimerai vous dire « Chouette, clap clap avec les mains et cœur avec les doigts ! », mais franchement, l'envie n’y est pas.  

Le 12 Mai, j’entendrais peut-être les patients me dire combien je fais un travail incroyable pour lequel je suis mal rémunérée alors que le lendemain l’un d’entre eux « oubliera » encore de me payer mes soins. Le Ministère de la santé me dira combien je fais un travail exemplaire tout en soutenant ce bilan de la Cour des comptes qui persiste à coller cette étiquette de fraudeuse sur nos sacoches de soins. Marisol Touraine dira certainement que nous sommes un chaînon important du soin à domicile mais persistera à garder le silence face à nos revendications. Quelqu’un me dira combien mon métier d’infirmière est difficile alors que la veille on me jetait dans les dents que «Soigner c’est facile ! »… Alors fêter le 12 Mai tu vois…

J’ai soufflé à m’en dégonfler l’envie à l’idée d’avoir à écrire sur cette journée de l’infirmière...

Parce qu’il y a des moments comme ça où l’on se dit « A quoi bon soigner franchement ? ». Des jours où la pierre qu’on porte fièrement à l’édifice du soin commun ne semble pas trouver sa place sur le plan édité par les hautes instances. Avoir l’impression qu’on me dit : « Nan mais ça va pas votre caillou là, il est beau hein c’est pas le problème, mais ça va pas aller sur le plan, vous voyez ? Nous on veut du beau pavé bien carré, pas votre pierre qui brille là ! ». Un système ne s’est pourtant jamais construit en édifiant des murs, l’histoire nous l’a souvent prouvé, mais ces architectes du soin sont du genre butés. Eux ce qu’ils veulent c’est que ce soit ca-rré.

La santé et ceux qui travaillent pour elle, ne devraient pourtant pas à avoir à entrer dans des cases, tout simplement parce que l’humain malade ne ressemblera jamais à son voisin de chambre. Parce que ce qui est rond pour un patient peut être carré pour le suivant. C’est un peu comme ce jeu des pièces qu’il fallait faire rentrer dans la boite de rangement en les faisant passer au travers des formes correspondantes. Je n’étais pas la plus futées des gamines mais à l'époque j’avais déjà compris que si tu avais une pièce ronde dans la main, tu avais beau taper dessus, ça n’entrait jamais dans le carré. 

Avec les patients, avec les soignants, c’est pareil. On ne peut pas soigner avec moins de moyens. On ne peut plus traiter convenablement les patients avec moins de soignants. Le soin ne peut pas être dirigé comme ce jeu sur lequel on taperait de force pour que ça rentre.

Alors oui, j’ai soufflé. Mais pas parce que j’en ai rien à carré d’être infirmière, non. C’est un métier que je tiens là tu vois, dans mes tripes. J’en ai juste rien à cirer qu’on pense à ma profession une fois par an. Je voudrais que ce soit tout le temps, et surtout les jours où ce n’est pas le 12 Mai tu vois. 

samedi 30 avril 2016

Deux minutes.




- … Il vient de partir. Les ambulanciers l’ont emmené, il y a seulement deux minutes…

Deux minutes. Putain, deux pauvres minutes… Deux minutes plus tôt et j’aurais pu te prendre la main, j’aurais pu te dire, je ne sais pas moi... Je ne sais pas vraiment ce que j’aurais pu te dire comme belles choses, mais j’aurais tenté de te les dire, c’est sûr, même si je n'ai jamais trop su ce qu'il fallait dire à quelqu'un partant mourir ailleurs.

Il y a eu l’appel de ta femme. 

J’ai décroché alors que j’étais en soin. Tu sais toi que je ne le fais jamais normalement, mais j’ai reconnu ton numéro sur l’écran de mon téléphone. J’ai tout de suite compris que le médecin était passé te voir, qu’il fallait que je fasse vite. Elle me disait que les ambulanciers allaient arriver… 
Mon cœur a fait ce sursaut qui me fait dire qu’un truc est en train de se jouer et qu’il fallait écouter l’instinct. Mais j’étais chez cette patiente qui n’a pas voulu entendre qu’il y avait urgence. Ce n’est pourtant pas mon genre de presser les gens que je soigne tu sais mais elle, elle n’a rien voulu entendre. 

Deux minutes. Deux minutes plus tôt et j’aurais pu m’avancer vers toi et te regarder pour la toute dernière fois. Te dire un peu gauchement « Au revoir » avec une voix qui pu l’Adieu. J’aurais été gênée, toi tu m’aurais peut-être souri et je t’aurais bordé sur ton brancard avec ce drap blanc puant le désinfectant. Mais il y a eu ce tracteur sur la route que je ne pouvais pas doubler et qui m’a obligé à ralentir alors que je roulais trop vite. Le sort s’acharne, j’ai l’impression que la vie refuse que je te dise au revoir… Deux minutes. 

Je me suis garée devant chez toi. L’ambulance avait fait de larges sillons dans les gravillons de la cour. Elle n’était plus là. Deux minutes trop tard, et tu étais parti avec elle…

Je me tenais au milieu du salon. 

Ta femme était assise devant moi sur cette chaise posée au milieu de ce grand espace vide parce que pour mieux laisser passer ton brancard, les meubles avaient été poussés contre le grand living, celui avec les photos de toute ta famille. Elle se tenait les doigts nerveusement en triturant un petit mouchoir blanc à carreaux rouges. Elle avait cette larme au coin de l’œil, tu sais celui qui pleure toujours. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que ton départ avait dû en faire couler une deuxième. Elle était épuisée. Depuis plusieurs semaines, elle gardait l’espoir de te voir tenir le coup encore un peu, mais c’était devenu tellement difficile pour elle, surtout la nuit. Il faut dire que tu étais tellement bien chez toi, avec tous tes bibelots, ton chat et le bruit du frottement des chaussons de ta femme venant vers toi. Ça te donnait toujours le sourire. Mais depuis la veille, ce sourire tu ne l’avais plus vraiment. 

J’avais alerté le médecin parce que je voyais apparaitre sur ton visage ce masque de cire grisonnant que j’avais trop souvent vu dans le service de soins palliatifs où je travaillais avant. Presque du jour au lendemain, tu avais franchi cette étape. Cette putain d’étape dans ta maladie. Celle qui te maintient en vie mais qui d’un coup t’a fait passer dans la catégorie que j’appelle celle des « éclairés » : toujours vivants, pas encore morts, mais très au clair sur le fait que leur existence est en train de se terminer.

On parlait de plus en plus de la mort, de la tienne. Tu m’avais même demandé comment ça se passait après quand on meurt. Je t’avais répondu que je n’en savais fichtre rien, qu’il faudrait que je sois morte pour te répondre mais que du coup je ne serais plus là pour m’occuper de toi. Mourir, c’est le genre d’étape qu’on est obligé de découvrir seul. Qu’il y aurait bien une soi-disant histoire de tunnel avec une lumière au bout et quelqu’un qui t'attendrait. On avait rigolé quand je t’avais dit qu’il y aurait peut-être une nana canon qui te tendrait la main, et tu m’avais répondu : « Alors je veux qu'elle te ressemble, avec une paire d’ailes en plus ! ».

mardi 26 avril 2016

Le bruit du silence.



- Ouiiiiiiiii !!

Je ne savais pas qui de la sonnette ou de celle qui vivait entre ses murs émettait le son le plus agaçant. Peut-être était-ce un combiné des deux, un spécial-combo-strident-à-t’en-faire-grincer-les-dents. Tous les matins j’avais le droit à cette voix pas franchement accueillante, qui répondait à cette sonnette qui me vibrait jusqu'à l’index, à son « Ah c’est toi que v’là ! » comme si mes deux passages journaliers depuis trois ans n’avaient pas suffis à lui faire intégrer ma présence, et au bruit omniprésent de cette télé qui semblait saturer les derniers pourcentages de silence qui aurait dû reposer mes oreilles à peine réveillées.

La télé. Je ne la regarde pas vraiment chez moi et je la tolère encore moins chez mes patients. Surtout chez elle. Pour dire vrai, je n'ai jamais trop su pourquoi. Était-ce dû à ces fois où je devais m’époumoner pour lui demander de baisser le son ? Était-ce parce que je ne comprenais pas qu’on puisse pouffer de rire devant une pub pour les couches qui bizarrement passais à chacun de mes soins ? Était ce parce que les programmes qu’elle regardait semblaient tous la prendre pour une demeurée ? De quoi se faire un Combo-spécial-Couches-Lagaff’Bip Bip-pitoyable et voir combien de temps vous mettrez à vous arracher les globes oculaires pour vous les fourrer bien profond dans les oreilles.

Mais soyons clair. Si je peste c'est uniquement contre la télévision, pas contre celle qui détient la télécommande. 

Parce que j'ai finis par comprendre que sa foutue télé, c'était tout ce qu'elle avait. C’était son regard sur le monde alors qu’elle n’avait jamais voyagé. C’était son échappatoire alors que son corps ne lui permettait plus de passer le seuil de sa porte d’entrée. C’était son lien social alors qu’elle ne recevait jamais de visite. Son téléviseur c’était le seul qui réussissait à rompre son isolement, à lui donner le sourire et à redonner vie à cette maison dans laquelle ne résonnait plus les rires de ses enfants.

vendredi 22 avril 2016

Le paradoxe du soin (et la maman tortue).





- Vous pourriez le remplir pour moi s’il vous plait ?

Le chèque plié en quatre et sorti de la poche de jean était brandi à bout de bras par une main tremblante. L’homme d’une cinquantaine d’année redescendait sa manche de chemise en faisant attention de ne pas décoller le pansement que je lui avais collé au pli du coude. Je venais de lui faire une prise de sang, un bilan hépatique nécessaire au vu de l’odeur qu’il dégageait : celle de l’alcool macéré par un foie fatigué et qui laissait transpirer par tous les pores de la peau cette senteur désagréable qui se mêlait à celle de l’après rasage. 

- Vous avez pris votre petit-déjeuner ? : « J’ai pas bu mon café non… ».

Alors que j'étais en train de remplir le bon du labo, j'ai relevé la tête vers lui et j’ai vu ses yeux se détourner de moi pour se poser sur ses mains. Elles étaient jointes nerveusement, pour ne pas trembler. Il a regardé par la fenêtre et j’ai vu la couleur violacée de la peau tirée de son cou et la couperose qui remontait jusqu’à ses joues. Il a soufflé un peu, pas trop. Juste ce qu’il faut d’exaspération et de fatigue pour me faire comprendre qu’il me mentait, ou pas vraiment, juste que je n’avais pas posé la bonne question : 

- ... Et il vous faut combien de verres le matin pour réussir à démarrer la journée ? : « ... Deux Ricard. J’ai pris deux Ricard… ».
 
Je l’ai remercié pour son honnêteté. Il a eu ce petit rire soufflé par les narines, ce haussement de tête qui veut dire « Tu parles ! ». Je lui ai dis que je n’étais pas là pour le juger et qu’oser en parler était une preuve de confiance qu’il m’accordait et je l’en ai remercié.

J’ai rempli le chèque et je lui ai fais vérifier le montant : 6€08. Il s'est penché vers moi pour relire ce que j'avais écris, l’odeur d’alcool était forte. J’avais l’impression qu’elle remplissait chaque centimètre carré de mon cabinet, qu’elle se collait à mes vêtements, à mes cheveux, à ma peau… J’ai eu la nausée sans pour autant laisser transparaitre ma gêne. J’ai avalé ma salive et j’ai serré les dents. Mon haleine cétonique trahissait ma faim et mon ventre s’est serré en faisant ce bruit de vide, comme pour me rappeler que je n’avais pas eu le temps de boire quoi que ce soit ce matin : « Vous non plus vous n’avez pas pris votre café ! ». C'est ça, toi tu as bu alors que tu n'aurais pas dû, et moi j'ai rien avalé alors que j'aurais vraiment dû.

vendredi 15 avril 2016

L’importance du contexte quand on parle des zizis.





- Ça ? C’est un zizi ! Je suis comme vous, j’en ai plein ma maison !

La vieille dame semblait sûr de ce qu'elle avançait. La petite chose qui remontait le long de ma jambe était en fait un insecte de couleur rouge à grandes antennes. Le printemps pointait timidement le bout de son nez et les petits coléoptères faisaient de même en profitant de la chaleur des maisons pour se retrouver entre eux. Entre zizis quoi.

« Pyrochroa ». J’avais lu son nom dans un livre chez moi et je l’avais sur le bout de la langue. Mais avant que je puisse me la jouer « grande botaniste » en lâchant un mot qui m’aurait fait gagner 19 points au scrabble, la vieille dame s’est empressée de lâcher « zizi » avec un petit sourire satisfait et des yeux pétillants de coquinerie. La discussion qui s’en est suivi fût improbable :  
«  Zizi, sérieusement… Ce tout petit truc là, vous appelez ça un zizi ? »

- Oui oui, par chez nous, on les appelle des zizis. En cette période de l’année ça pullule, c’est fout ! J’en trouve partout. L’autre jour j’ai même trouvé des zizis dans mon lit ! Ça faisait longtemps...

« … ‘Dingue. En même temps en ce moment c’est pas les grosses chaleurs hein, ils se rentrent les pauvres… Mais le vrai nom, enfin j’veux dire, celui des livres… C’est pas « zizi ». ‘Me rappelle plus… ». Et elle de me conseiller avec le grand plus naturel :

- Vous devriez regarder sur votre internet là, je suis sûr que vous trouverez plein de zizi dessus !

  
Oui. Je confirme. Et l'ado' ricanante de gêne que j'étais parce qu'elle venait de  taper « Zizi » sur Lycos (gros coup de vieux là) le confirmerait aussi. Quand on tape « Zizi » sur Google on en trouve plein, mais ceux là n’ont pas d’antenne et rien de botanique quand bien même ils se posent sur de jolies fleurs. 
Je savais très bien qu’elle savait que je savais que nous savions qu’on jouait sur les mots. Mais j’ai vu dans les yeux de ma petite mamie de 86 ans toute l’effervescence d’une adolescente qui oserait dire un mot interdit, alors on s'est engouffré dedans comme deux gamines. Nous avons souris et continué à parler « zizi » avec des paillettes dans les yeux et jusqu’à l'épuisement du stock de jeux de mots parfois bien limite il faut l'avouer.  

La douce Elo'

- Elle était d’une douceur, tu sais… Je n’en doutais pas et je ne savais pas quoi lui répondre… Quels mots pouvais-je bien trouver...