« Finger in the nose, j’te dis ! ».
Ouais j’avoue, ce n’est pas la réflexion la plus classe du monde et le genre de confession sur l’oreiller dont mon conjoint se passerait bien avant de se coucher. Mais j’avais une franche envie de me la péter, pas peu fière de ma journée de travail sans une ombre au tableau... Le sommeil est venu m'alourdir tranquillement le cerveau avec toute la force d’un Vidal pris en pleine tête. Je me suis endormie avec l’impression de culminer fièrement tout en haut d’une tour : ma tour des soins.
Je viens de relancer mon réveil
pour la cinquième fois et je maudis cette sonnerie de soi-disant relaxation mais qui
me sort de ma torpeur avec toute la douceur d’une caresse au papier de verre.
La chambre encore plongée dans la pénombre, je m’étire, je soupire, assise au
bord de mon lit. Mon pied chaud touche le sol froid à la
recherche du chausson. Mon œil est encore collé par cette nuit aussi réparatrice
qu’une soi-disant crème anti-âge. Je passe ma main sur mon visage puis ma nuque douloureuse et je me rappelle que je n’ai toujours pas pris rendez-vous avec mon ostéo’. Je tente d’enfiler
mon soutien-gorge avec cette étrange impression d’avoir de tous petits bras
mous. Mes cheveux longs sont en friches devant mes yeux et je tente de les
écarter en soufflant dessus, ce qui n’a pour seul effet que de me donner cette
tête bizarre de Popeye. Un Popeye en grave carence d’épinards. Je les repousse
en arrière en me prenant les doigts dans des nœuds. Aïe…
Ce matin, rien ne va. J’ai arrêté
de me la jouer. Ce matin, j’ai arrêtée d’être fière et je suis redescendue du
sommet de ma tour des soins. J’arrêterai bien de me plaindre en sortant fumer une
cigarette devant l’entrée de cette tour infernale, mais ça aussi j’ai arrêté…
Je me lève.
Après avoir écourté ma préparation
personnelle qui nécessiterait pourtant toute l’assiduité d’un protocole de
soins intensifs, je me retrouvais derrière mon volant avec une bonne dizaine de
minutes d’avance. Pas mal ! Je reprends confiance en moi et je grimpe au
deuxième étage de ma tour mentale d’un pas soutenu et sans prendre l’ascenseur
s’il vous plait ! Je montais encore un étage pour me rendre chez ce premier patient hyper sympa et puis il y a eu ce « Biiiiiiiip !! ».
Ça, c’est le chantage sonore infligé par ma voiture à chacun de ses démarrages si je ne lui donne pas à boire.
Trop pressée de rentrer chez moi la veille, j’avais oublié de faire le plein. Et
ce matin, elle avait soif. Trop soif. Direction pas prévue
vers la station service pour faire le plein de mon bureau roulant : la
pompe 24h/24. Ou comment agresser tous tes sens en même temps : ça pu, c’est
moche et une musique insupportable vient tacler tes tympans te donnant presque
envie de casser la gueule à l’éléphant bleu voisin qui garde son sourire-néon à
toute épreuve.
Il est encore tôt, il
fait frais, il y a cette petite brume matinale de fin d’hiver et la caissière
de la station n’a pas encore pris son poste. Je me gare devant la pompe à
essence. «Carte refusée».
Je remonte dans ma voiture, redémarre, recule, change de pompe. «Carte refusée». Obstinée,
je remonte à nouveau dans mon véhicule, re-redémarre, re-recule et m’avance vers
une troisième pompe : « Carte
muette ».
L’éléphant bleu me sourit
toujours et clignote même du néon. Je ne suis pas ma carte et je ne suis pas muette.
Je lâche un « P*tain de b*rdel
de m*rde !! » qui ne remplit pas mon réservoir mais qui vide
un peu celui de ma colère.
Debout dans la station, je
resserre ma queue de cheval et j’échafaude un plan B, uniquement basé sur le
restant de gasoil dans mon réservoir. J’allais
devoir commencer ma tournée pour ne pas retarder les soins urgents, revenir
dans ce patelin pour faire le plein une fois la caisse ouverte pour payer par chèque et reprendre au plus vite ma tournée
en prétextant, auprès de mes naïfs patients, une petite urgence contre laquelle
ils n’oseront pas trop poser de question. C’est nickel, je suis la championne
de l’improvisation et de la mauvaise foi, dans ta face l’éléphant bleu !
