Affichage des articles dont le libellé est jugement. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est jugement. Afficher tous les articles

lundi 30 octobre 2017

Les beaufs sont comme les cons.






- Et puis, il n’y a que des beaufs ici !


D’un mouvement de menton, ma patiente m’indiquait les maisons situées au plus près de la sienne, celles de ces nouveaux voisins du quartier dans lequel elle venait d’emménager. C’était un regroupement de maisons toutes simples qui avaient pour point commun de porter sur leurs façades un petit panneau avec trois lettres en majuscules. « Mais bon, c’est les H.L.M. quoi ! », voilà ce qu’elle a rajouté en me demandant de la suivre à l’intérieur. J’ai toujours détesté qu’on rattache « Habitation à Loyer Modéré » à une catégorie sociale qui se voulait toujours moins bien que la sienne. C’est peut-être parce que j’ai grandi dans un immeuble H.L.M. et qu’à l’école, les gamins ricanaient en disant que j’habitais une Habitation Limitée aux Moches. On était beaucoup d’enfants sans richesse dans ma classe, mais eux habitaient une maison. Et à la campagne, ça faisait une grande différence parce que ça faisait faussement plus "riche".

Le quartier de ma patiente n’était pas des plus jolis mais je le trouvais charmant. Les crépis étaient d’un blanc crème un peu sale, les volets en bois écaillés étaient peints d’un vieux-vert-sapin, les gravillons des allées qui menaient aux portes d’entrée étaient bien souvent pleins de mauvaises herbes mais chaque maison était pourvue d’un jardin de bonne taille qui permettait d’avoir un potager et un coin pour laisser les enfants jouer en sécurité. Il y avait des rires, des cris, des odeurs de barbecue l’été et des chansons un peu fortes que les fenêtres entrouvertes laissaient échapper. L’ambiance était chouette.
Tout en suivant ma patiente jusqu’à la porte de sa maison, je saluais d’un mouvement de main sa vieille voisine que je connaissais bien et dont j’appréciais les petits sablés emballés par deux qu’elle me servait avec son verre de jus d’orange infâme. Et alors que je pestais habituellement à chacune de ses prises de sang de devoir compenser ses oreilles vieillissantes en parlant haut et fort, j’étais soulagée pour une fois qu’elle n’ait pas eu à entendre le jugement de cette voisine qui ne la connaissait même pas.


- Avec la naissance du p’tit on n’a pas eu le choix, on a dû trouver un logement plus grand et c’est tout ce qu’on nous a proposé !


Elle m’invita à entrer sans faire attention au « Bordel… J’avais pourtant demandé au plus grand de ranger ses chaussures ! ». Alors que je cherchais un endroit où poser ma mallette de soin, elle me demandait de fermer les yeux sur le linge qui recouvrait la table de la salle à manger et qu’elle n’avait pas eu le temps de plier. Et pourtant j’ai regardé, et un peu partout pour dire vrai, en faisant ma curieuse discrète. J’étais trop contente de repasser la porte de cette maison que je connaissais bien pour m’empêcher de regarder ce qu’elle était devenue. Voyant mon embarras de ne savoir que faire de ma sacoche, elle me proposa d'aller sur le canapé pour le soin, j’ai acquiescé, je m'en fichais pas mal. La seule chose qui m'importait était de refaire ses pansements.
Et alors que mes mains gantées de blanc ôtaient les sparadraps et les compresses sales, je me suis rappelé la fois où j'avais dû m’occuper d’un pansement similaire au sien, mais situé au plis de l’aine d’un patient à peine plus âgé que moi. Premier contact, premier soin et le jeune homme devait se déshabiller devant une infirmière qu’il ne connaissait pas. Tendu. Il m’avait alors demandé comment il fallait procéder :


- Pour qu’on soit à l’aise tous les deux, je vous propose qu’on s'installe sur le lit. Vous ne déshabillez que le bas jusqu’à mi-cuisse, vous vous allongez sur le dos et je m’occupe du reste...


mardi 30 juin 2015

Il y a des jours où l’on voudrait n’avoir rien vu, ni entendu…




C’était un jour de canicule comme aujourd'hui. Je tournais depuis cinq bonnes minutes dans le quartier à la recherche d’une place. Agaçant. Alors que la fin de ma tournée de soins du matin approchait et que mon retard s'accumulait, j’entendais les doigts de mes prochains patients transpirants pianoter d’impatience sur leur nappe cirée. 
La chaleur agace. La chaleur fatigue. La chaleur t’empêche presque de penser. Les jours de canicule, les patients sont à prendre avec des pincettes et les soignants à éponger à la lingette. 

Alors que j’attendais que le feu devant lequel je repassais pour la quatrième fois passe au vert, je me mis à rêver d’un système de « drive inversé » pour nous les libéraux : je me stationnerai devant chez mon patient, je lui téléphonerai pour lui demander de sortir, il se présenterait à la fenêtre de ma voiture son bras ou son ventre en fonction de l’injection ou du soin à faire, et hop, le tour serait joué ! J’appellerai ça le « Quicky-couic ! ». Et puis je me suis imaginée ce que donnerait une intramusculaire dans la fesse par la fenêtre de ma voiture je me suis dis que ce ne serait peut être pas une si bonne idée que ça… Heureusement pour moi, le feu passé au vert et un coup de klaxonne me sortient de ce quasi-cauchemar !


A défaut de mieux, je me garais à l’arrache sur le trottoir large d’une maison, en prenant garde de laisser un passage suffisant. Le plus dur restait maintenant à venir : se résigner à quitter le cocon rafraichissant de mon bureau-roulant climatisé...
Je traversais en courant le boulevard qui me séparait du bâtiment dans lequel je devais me rendre. Le bitume fondait et je prenais plaisir à écraser, comme une gamine, les petites bulles qui se formaient à sa surface. Ma gaieté fût refroidie et stoppée net par cet imposant portail qui, malgré la chaleur, faisait un peu froid dans le dos : « Pôle petite enfance – Foyer ». Après avoir annoncé mon arrivé à l'interphone, un « bip » déclencha l’ouverture de l’immense entrée. Un vent de chaleur pesante s’engouffra en même temps que moi dans le porche qui menait aux bâtiments des enfants…


La pièce qui faisait office de salon était étonnement vide. La télévision, habituellement assailli, avait été délaissé au détriment d’une piscine trois boudins installée dans l’arrière cour de laquelle on pouvait entendre des cris stridents de tous petits enfants. Ce foyer, qui s’évertuait tant bien que mal à reproduire l’environnement d’une maison, accueillait des enfants âgés entre 3 et 6 ans placés sur demande juridique. Mon travail d’infirmière libéral consistait à refaire le pilulier de deux d’entre eux pour lesquels un traitement psy avait été mis en place, malgré leur très jeune âge.
Je profitais de l’absence des enfants pour faire un tour rapide de la pièce. L’agencement du mobilier, les couleurs vives des dessins d’enfants accrochés aux fenêtres et le canapé en plastique bleu ciel donnaient le ton : vous aviez l’impression d’être dans une crèche… A la différence qu’ici, les enfants ne rentraient pas chez eux le soir. Les pleurs de l’un d'eux provenant du bureau des éduc’ me rappela à ma mission et je poussais la porte derrière laquelle s'exprimait un grand chagrin.
 
Un tout petit gars d’à peine quatre ans se tenait sur une chaise de bureau bien trop grande pour lui. Il faisait cette chose que font tous les enfants : il remuait frénétiquement des jambes en donnant l’impression d’être sur une balançoire statique. Je passais derrière le bureau pour le saluer lui et l’éducatrice qui lui faisait face. Son visage était rouge et ses joues portaient les marques des larmes qui avaient déjà coulé. Ses épaules bougeaient frénétiquement, bousculées par de très gros sanglots. L’employé du foyer semblait avoir du mal à calmer l’immense peine, la colère qui semblaient l’habiter. Il tenait entre ses doigts son doudou qu’il retournait dans tous les sens lâchant parfois une main pour s’étaler sur son visage la morve qui coulait malgré ses reniflades. L’éducatrice se leva pour l'installer sur ses genoux, elle lui essuya le nez. Devant mon visage un peu défait elle m’a raconté tout en le berçant contre elle :


- Sa maman devait venir les chercher lui et son frère ce matin, pour les emmener à la mer. Ça faisait des semaines qu’elle en parlait. Ils avaient fait des dessins, plein de dessins tellement ils étaient heureux de partir une journée avec elle… Elle a appelé ce matin au dernier moment pour dire qu’elle irait à la mer avec son nouveau copain, mais qu’elle ne passerait pas les prendre. Il n’y a pas assez de place dans la voiture...

vendredi 29 mai 2015

Quand " soins infirmiers " rime avec " érection " il y a comme un os.




Quand on est infirmière, on réalise une multitude de soins différents comme des injections peu profondes ou d’autres bien calées dans le muscle de la fesse. Des pansements assez simples ou d’autres nécessitant de gratter, irriguer, mécher des cavités improbables que le corps offre alors à nos pinces Kocher. Des prises de sang dans des veines qualifiées "d’autoroute", et d’autres dans de minuscules qui ne mériteraient même pas d'être des "chemins pédestres"! Des saignées pour soulager, des chimio’ sur pompes à surveiller, des fils ou des agrafes à ôter. Des alimentations sur pompes à poser pour nourrir, des traitements à administrer pour ne pas souffrir. Oui, niveau technicité des soins, l’infirmière libérale a de quoi bien se faire plaisir. 
Mais au-delà des pinces, des compresses et des aiguilles, il y a un domaine que j’affectionne particulièrement : le soin d’hygiène. Alors que quinze ans plus tôt, ce même soin m’avait fait détester les soignants toute catégorie confondue

J'étais ado' et hospitalisée (une fois de plus) dans un lit en position de « planche » entre les mains de trois soignantes bavardes. Nue et recouverte uniquement de cette chemise de nuit à deux pressions avec la porte ouverte sur le couloir, elles me tournaient sans sommation dans tous les sens sans s’inquiéter de ma douleur ou de ma pudeur. Je les ai détestés. Non, pour dire vrai, je les ai haï, tout autant qu’elles étaient. Vraiment. Elles et leur week-end dont elles parlaient entre elles, sans même me demander si j'étais gênée, perturbée ou simplement douloureuse. Oui, ce jour là je me suis juré de ne jamais devenir soignante. Vraiment
Et puis voilà, parfois la vie faisant, on ne s’écoute pas, on oublie ses promesses, les "Vraiment!" deviennent des "Et pourquoi pas ?" et on finit par trouver dans les soins d’hygiène, une approche particulière du patient qui permet de booster la relation de confiance puissance dix.

C’est ainsi que je me suis retrouvée, infirmière avec mon gant à la main, bien motivée à entamer la « petite toilette » (façon chaton-mignon pour qualifier la « toilette génito-anale », terme vachement plus organique) de mon nouveau patient. Un quadra' hyper-cultivé et hyper-intéressant, habitant une maison hyper-chic et hyper-adaptée, un mec hyper-tétraplégique et ayant ce matin là… Une hyper-érection. Voilà voilà…

Rien de nouveau sous le soleil des infirmières malheureusement. Je ne pense pas me tromper si je dis que nous avons toutes fais, au moins une fois, l’expérience de la perversion lorsque les corps se rapprochent pour les besoins du soin. Certains esprits pervers se réveillent, nous donnant au passage la furieuse envie de tordre des bras, de claquer des gants d’eau froide, et de se lancer dans une furieuse battle de regards en mode « vachement vénère » qui amènera forcément l’homme à baisser les yeux, regardant ses pieds comme un petit garçon fautif.


Mais trop décontenancée de voir mon gentil patient passer du côté obscure de ceux que j'appelais les "hyper-tendu-du-slip", je suis simplement repartie dans la salle de bain avec ma bassine d’eau sale, les yeux écarquillés, un chouille tendu. Tout en laissant couler l’eau chaude je ne cessais de me dire "Merde, il a la gaule quoi... Il a la gaule !!". Et je me suis mise à penser aux autres fois...
A ce vieux résident qui m’avait sorti : « J’y peux rien si tu m’fais bander ! » pendant cet horrible stage en maison de retraite. J’ai repensé à celui venu se faire opérer des dents de sagesse et qui, de toute évidence, avait repris du poil de la bête à son réveil, semblant trouver à son goût la prise de tension et ma tenue blanche javellisée au pantalon deux fois trop grand avec le code barre sur le haut des fesses qu'il aurait volontiers scanné. J’ai repensé à ce patient qui m’avait demandé mon numéro de téléphone après que je lui ai refais son pansement au testicule et à l’autre alors que je venais de refaire celui de ses hémorroïdes… J’étais sidérée du nombre de souvenirs de soins pervertis remontant à la surface.

L'eau qui débordait de la bassine me sortit de mes songes et mon reflet grimaçant s’était embué sur le miroir me faisant dire que l'eau était devenue bien trop chaude. Je me suis sentie sale, et bête, sans réelle raison peut-être...

Alors que je remplissais à nouveau ma bassine avec une eau plus tiède, je me demandais comment j’allais pouvoir aborder « ça » avec lui. Parler de ce qui n’était plus censé fonctionner, de ce qui n’était surtout pas censé se redresser dans l’action d’un geste professionnel qui n’avait rien de sexuel...


mardi 26 mai 2015

Le tatouage, mais pas à tout âge (enfin, selon lui) !

J’étais assise sur cette chaise en bois inconfortable qui grinçait, qui oscillait et qui n’invitait guère mon postérieur à s’éterniser dans cette position. Forte heureusement pour moi, le vieux monsieur avait des veines de rêve et la prise de sang devrait éviter à mes fesses de perdre toute sensibilité.
Cet homme avait un regard malicieux, et je le voyais du coin de l’œil me regarder de ces yeux bleus clairs. L’ambiance était détendue. Il venait de me montrer une photo de lui, beau garçon, marquant l’année de ses vingt ans. Mais alors que j’étais enclin à sourire, le soleil estival aidant, et ma tournée légère et facile ce matin là facilitant la bonne humeur, une seule phrase suffit à faire apparaitre au dessus de ma tête un petit nuage de vexation orageux et pluvieux :

«  C’est dommage, tous ces piercings sur un si joli visage, et ces tatouages là… Vraiment, je ne comprendrais jamais… »

La proximité des corps aidant, certains patients curieux me questionnent parfois sur ces drôles de dessins visibles lors des soins. Quelques fois on me demande de raconter les symboles, le choix des fleurs ou des couleurs. Les enfants que je soigne me montrent fièrement leurs décalcomanies, certaines personnes âgées relèvent leurs manches pour me montrer leurs dessins de peau à la couleur verdie et élargie par les années. Il existe alors une connivence, un partage, une complicité qui n’aurait peut-être pas existé si je n’avais pas été tatouée également. La plupart du temps, le tatouage n’amène pas au jugement mais à l’échange du « pourquoi » du « comment », même si parfois, le besoin de se justifier me fatigue un peu.

J’ai marqué un temps d’arrêt alors que j’étais en train d’écrire ses informations personnelles sur ses tubes de sang : 76 ans. J’ai levé les yeux vers lui. Dans son regard, je ne voyais plus la malice mais le jugement d’un homme entrain de passer de mon nez à ma bouche, à mon épaule et à mon bras en marquant un temps d’arrêt sur chaque point de mon corps qui semblait lui poser problème.
De curiosité il n’était plus question et je voyais clairement que derrière cette soi-disant note d’humour se cachait l’esprit culotté d’un vieil homme qui ne cherchait pas à comprendre ou tolérer. 


J’aurai pu lui avouer qu’on peut être tatoué, adorer cultiver les légumes de son potager et aimer partager des moments de complicités avec ses patients dans leur jardin au milieu de leur parterre de fleurs.

J’aurai pu lui dire qu’on peut être percé, chanter faux sous sa douche, rêver d’aller voir Nina Simone en concert et chanter « La Java Bleue » à une vieille patiente démente dont seul le chant calme les accès de colère.

J’aurai pu lui expliquer qu’on peut être ce que je suis, verser une larme devant Pocahontas en chantant « au détour de la rivière », tenir la main et caresser le front de quelqu’un en fin de vie, ou simplement proposer son bras pour aider une personne âgée à marcher et son aide à un jeune tétraplégique pour l’installer dans son fauteuil.

J’aurais pu me lancer dans une longue argumentation, dans des paroles qui se voulaient ouvertes et tolérantes. Mais le petit nuage qui était apparu au dessus de ma tête m’avait obscurcit l’esprit et j’ai préféré laissé couler, plutôt que de me fatiguer à faire changer d’idée un homme, de doute évidence aigri.
 
Une fois assise derrière mon volant, j’ai enclenchée le contact un peu vexée d’avoir été jugée. Lorsque l’on est tatouée de façon visible, on doit apprendre à faire avec certains regards aux caisses de grandes surfaces ou dans la pataugeoire de la piscine où j'accompagne ma fille. Parfois on s’en fiche, parce qu’on se dit que c’est une démarche tellement personnelle que les dessins sont encrés en nous, qu’ils sont « nous », un peu comme certaines cicatrices qu’on finit par ne plus voir et qui font parti intégrante de notre corps et de son histoire. Parfois on se vexe parce que personne de censé ne devrait se permettre de juger les particularités physiques, choisies ou non.

Le jugement n’est présent que pour les personnes incapables de comprendre que la différence ne se situe pas sur une peau. Elle est en chacun de nous. Nous sommes tous différents et c’est grâce à cela que la nature humaine est si enrichissante. Ainsi, devant l’étroitesse d’esprit, la bêtise et le jugement de la soi-disant différence, je préfère l’indifférence… Et Yeah !



 Allez, un peu de sensiblerie bordel !
Biisou

Vous pouvez également retrouver un autre article sur l'un de mes tatouages : ici !

vendredi 13 mars 2015

Il y a des jours où l’on se vexe pour trois fois rien et où l’on s’en veut deux fois plus.

 

Nous étions en retard et les soignants du service allaient s’impatienter. Mais peu importe, je n’allais pas la brusquer pour autant. Ce matin il faisait froid, la nature avançait au ralenti, comme nous tous chez elle ce jour là. J’ai pris le temps de recouvrir sa tête sans cheveux de son turban en velours gris, cette couleur mal choisie qui lui donnait un teint cireux. Alors que je m’agenouillais devant son fauteuil roulant pour lui dire au revoir, pour lui dire de bien se reposer là-bas, elle a posé sa main sur la mienne et de sa bouche si fragile est sorti une des rares phrases qu’elle avait eu la force de dire ce matin là :


«  Merci... [..] »

Dix jours plus tard, mon téléphone a sonné, avec à l’autre bout du combiné son mari. Il tentait de m’annoncer avec le plus de distance possible ce que sa pudeur et son amour pour elle, rendaient au combien difficile. Son corps et son esprit avaient lâchés prise dans la nuit... Elle était décédée. C’était sans surprise finalement, on s’y attendait tous. J’avais pensé à elle chaque jour depuis son départ, me demandant à chaque fois si cette pensée morbide n’était pas un message qu’elle m’envoyait pour me dire qu’elle nous avait quittés. 

En raccrochant mon téléphone après une telle annonce, il y a toujours quelques minutes de flottement. Un moment de vie parallèle où beaucoup d’idées s’affolent mollement dans mon esprit. De la tristesse, parfois du soulagement même si l’idée est terrible à admettre, beaucoup de pensées pour elle et pour ses proches. Et rapidement, le sentiment qu’elle va nous manquer, le regard figé sur  une bougie allumée pour elle sur une étagère de mon salon…

Nous avions perdu en peu de temps trop de patients qui nous étaient chers et la liste de nos « patients-chouchous » avait pris dur, tout comme nos cœurs de soignants. Sa mort se rajoutait à la longue série noire de décès qui touchait notre commune depuis quelques temps. Il n’y avait pas un jour où, au détour de ma tournée, un patient me disait « Vous avez vu, il y a encore eu un décès ! ».
Depuis quelques jours, je surveillais le journal local pour y regarder, entre autre chose, les annonces de décès. Réflexe conservé et peut être un peu glauque de mes deux années passées aux pompes funèbres. Mon regard parcourait en diagonal les nombreux encarts de la rubrique nécrologique. Ma lecture rapide fut accrochée par le nom de ma patiente, et du pincement au cœur ressenti de la voir ainsi présente sur cette page, se rajouta un sentiment de vexation, peut être stupide mais bien réel :  



«… La famille remercie l'ensemble du personnel du centre de cancérologie pour sa gentillesse et son dévouement. ».
 
Et rien pour nous. 

samedi 7 mars 2015

Rester dans sa voiture plutôt que de soigner…





J’étais là, derrière mon volant, le moteur de ma voiture arrêté depuis plusieurs minutes. La ceinture toujours attachée, je regardais droit devant moi sans bouger. Hypnotisée, je restais bloquée à contempler un chat roux couché sur le flanc en train de se lécher le derrière. Tout était bon pour me faire perdre du temps tant je n'avais pas envie de sortir de mon bureau-mobile. 
Je voyais au loin, la voiture de ma patiente garée devant chez elle. Et même l’idée qu’elle devait m’attendre ne m’incitait pas à aller la soigner. Il m’aura fallu mon restant de motivation taillé dans un pied de biche pour réussir à me sortir de là, et franchir les quelques mètres qui me séparaient de celle qui me mettait si mal à l’aise...

La porte s’est rapidement ouverte après mon coup de sonnette. Elle m’a salué d’un simple « Bonjour » embelli d’un sourire large et sincère. La maison était aussi accueillante que ses hôtes. Le jeune couple était tout à fait charmant et leur fille de quatre ans, une enfant discrète et bien élevée. Le soin que je devais lui prodiguer était techniquement simple et rapide à réaliser : une série d’injections d’anticoagulants faisant suite à une césarienne en urgence.

La maison était calme, et bien qu’habitée, la vie y semblait comme suspendue. Sur l’évier il n’y avait pas de biberon à sécher. Sur la table du salon il n’y avait aucun bavoir prêt à réceptionner une régurgitation de lait. Il n’y avait d’ailleurs ni cosy, ni bruit, ni odeur pouvant trahir qu’un nouveau-né avait fait son entrée dans cette famille. Et pour cause...

Une pochette en velours bleu marine reposait sur la table basse. "Livre d'or" était écrit sur la couverture dans un lettrage doré qui aurait pu donné à ce livret une certaine classe si seulement il n'était pas destiné à recueillir les déclarations de décès et les mots pleins de douleurs des proches impuissants présent lors de la sépulture de cette enfant. 
La dernière semaine avait été terrible pour toute la famille. Ils avaient dû mettre en terre une petite fille que la vie ne leur avait pas permis de connaitre, une toute petite semaine seulement avant le terme. Hier, des saignements avaient rappelés à leur mémoire cet évènement tragique, les obligeant à se diriger une nouvelle fois aux urgences, la peur au ventre. Dans ce ventre vide, ce ventre mou. Des saignements qui réapparaissaient le jour présumé du terme, comme si la vie et le corps s’étaient réunis une toute dernière fois, de façon lugubre et irraisonnée :
  
-  ... Aux urgences gynéco', ils m’ont dis que ce n’était qu’un résidu de l’hématome... C'est dur d'entendre ce mot, résidu. Il ne reste que ça de ma fille. Un résidu d'hématome.

Elle était bouleversée. Le regard perdu, sans larme, elle fixait le livret bleu marine. Je ne sais pas si certains médecins s’écoutent parler, et s’ils se rendent compte de la portée de leurs mots. « Un résidu ». Voilà tout ce qu’il restait de cette grossesse, de cette mort d’enfant, de tous ces fantasmes construits pendant neuf mois, et de cette chambre rose qu’il fallait maintenant défaire et refermer. Je l’écoutais me parler avec pudeur et retenu :

- Mais la vie continue, ça devait se passer comme ça… C’est tout. C’est injuste, mais c’est comme ça, qu’est ce qu’on peut y faire…

Alors que l’ « admiration » aurait dû être l’unique sentiment inspiré par cette mère pleine de courage, j’étais partagée entre l’envie de rester là à l’écouter me parler d’elles et l’envie de la fuir. L'envie de la bousculer et de courir franchir cette porte d'entrée. Prétexter une urgence, un soin qui ne peut attendre ou une tournée trop chargée. Mais la vérité, c’est que je n’y arrivais pas. Je n'y arrivais plus. 
Mon cerveau censurait ses paroles et mon jugement était altéré par mon besoin de me protéger. De protéger ma grossesse et toutes les paillettes de bonheur qui remplissaient mon ventre depuis des mois.


mardi 11 novembre 2014

On se revoit dans deux ans !


Alors que je suis en train de préparer le matériel nécessaire à la réalisation de son vaccin anti-grippal, la petite mamie me dit :

- Oui, c'est vrai que j'ai dis à votre collègue que je préférais que ce soit vous parce que l'année dernière vous ne m'aviez pas fais mal, je n'avais rien senti !

... Je la vaccine et nettoie ma paillasse, et alors qu'elle se rhabille elle me dit bien déterminée :

- L'année prochaine, je prendrai rendez-vous avec votre collègue parce que j'ai senti la piqure !

Comment vous dire... Ça reste une aiguille ! Bon courage à mon collègue l'année prochaine ! ^^
Mon petit doigt me dit que je la reverrai dans deux ans ! ^^

La douce Elo'

- Elle était d’une douceur, tu sais… Je n’en doutais pas et je ne savais pas quoi lui répondre… Quels mots pouvais-je bien trouver...