mardi 26 mai 2015

Le tatouage, mais pas à tout âge (enfin, selon lui) !

J’étais assise sur cette chaise en bois inconfortable qui grinçait, qui oscillait et qui n’invitait guère mon postérieur à s’éterniser dans cette position. Forte heureusement pour moi, le vieux monsieur avait des veines de rêve et la prise de sang devrait éviter à mes fesses de perdre toute sensibilité.
Cet homme avait un regard malicieux, et je le voyais du coin de l’œil me regarder de ces yeux bleus clairs. L’ambiance était détendue. Il venait de me montrer une photo de lui, beau garçon, marquant l’année de ses vingt ans. Mais alors que j’étais enclin à sourire, le soleil estival aidant, et ma tournée légère et facile ce matin là facilitant la bonne humeur, une seule phrase suffit à faire apparaitre au dessus de ma tête un petit nuage de vexation orageux et pluvieux :

«  C’est dommage, tous ces piercings sur un si joli visage, et ces tatouages là… Vraiment, je ne comprendrais jamais… »

La proximité des corps aidant, certains patients curieux me questionnent parfois sur ces drôles de dessins visibles lors des soins. Quelques fois on me demande de raconter les symboles, le choix des fleurs ou des couleurs. Les enfants que je soigne me montrent fièrement leurs décalcomanies, certaines personnes âgées relèvent leurs manches pour me montrer leurs dessins de peau à la couleur verdie et élargie par les années. Il existe alors une connivence, un partage, une complicité qui n’aurait peut-être pas existé si je n’avais pas été tatouée également. La plupart du temps, le tatouage n’amène pas au jugement mais à l’échange du « pourquoi » du « comment », même si parfois, le besoin de se justifier me fatigue un peu.

J’ai marqué un temps d’arrêt alors que j’étais en train d’écrire ses informations personnelles sur ses tubes de sang : 76 ans. J’ai levé les yeux vers lui. Dans son regard, je ne voyais plus la malice mais le jugement d’un homme entrain de passer de mon nez à ma bouche, à mon épaule et à mon bras en marquant un temps d’arrêt sur chaque point de mon corps qui semblait lui poser problème.
De curiosité il n’était plus question et je voyais clairement que derrière cette soi-disant note d’humour se cachait l’esprit culotté d’un vieil homme qui ne cherchait pas à comprendre ou tolérer. 


J’aurai pu lui avouer qu’on peut être tatoué, adorer cultiver les légumes de son potager et aimer partager des moments de complicités avec ses patients dans leur jardin au milieu de leur parterre de fleurs.

J’aurai pu lui dire qu’on peut être percé, chanter faux sous sa douche, rêver d’aller voir Nina Simone en concert et chanter « La Java Bleue » à une vieille patiente démente dont seul le chant calme les accès de colère.

J’aurai pu lui expliquer qu’on peut être ce que je suis, verser une larme devant Pocahontas en chantant « au détour de la rivière », tenir la main et caresser le front de quelqu’un en fin de vie, ou simplement proposer son bras pour aider une personne âgée à marcher et son aide à un jeune tétraplégique pour l’installer dans son fauteuil.

J’aurais pu me lancer dans une longue argumentation, dans des paroles qui se voulaient ouvertes et tolérantes. Mais le petit nuage qui était apparu au dessus de ma tête m’avait obscurcit l’esprit et j’ai préféré laissé couler, plutôt que de me fatiguer à faire changer d’idée un homme, de doute évidence aigri.
 
Une fois assise derrière mon volant, j’ai enclenchée le contact un peu vexée d’avoir été jugée. Lorsque l’on est tatouée de façon visible, on doit apprendre à faire avec certains regards aux caisses de grandes surfaces ou dans la pataugeoire de la piscine où j'accompagne ma fille. Parfois on s’en fiche, parce qu’on se dit que c’est une démarche tellement personnelle que les dessins sont encrés en nous, qu’ils sont « nous », un peu comme certaines cicatrices qu’on finit par ne plus voir et qui font parti intégrante de notre corps et de son histoire. Parfois on se vexe parce que personne de censé ne devrait se permettre de juger les particularités physiques, choisies ou non.

Le jugement n’est présent que pour les personnes incapables de comprendre que la différence ne se situe pas sur une peau. Elle est en chacun de nous. Nous sommes tous différents et c’est grâce à cela que la nature humaine est si enrichissante. Ainsi, devant l’étroitesse d’esprit, la bêtise et le jugement de la soi-disant différence, je préfère l’indifférence… Et Yeah !



 Allez, un peu de sensiblerie bordel !
Biisou

Vous pouvez également retrouver un autre article sur l'un de mes tatouages : ici !

1 commentaire:

Anonyme a dit…

J'en ai beaucoup, beaucoup (un bras entier notamment). Plus que d'aigreur, ne le prenez pas mal, je pense qu'il s'agit d'un décalage de génération peut être, non?
Les générations de nos enfants inventeront peut être (sans doute?) des transformations corporelles ou simplement des modes, qui nous feront saigner des yeux, ou que nous ne comprendrons pas.
C'est peut être un emblème de classe d'âge, le tattoo, souvent incompris des mamies et des têtes bien pensantes ou propres sur elles. Bon, laissons couler, c'est comme ça... Thomas, Nancy

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