mardi 30 janvier 2018

Pause-manif'.





Commencer plus tôt ma tournée de soins, la lâcher en cours de matinée pour rejoindre les collègues des EHPAD dans leur manifestation de la colère et repartir bosser le coeur léger et rempli de fierté devant le nombre de soignants qui avaient fait le déplacement.
J'avoue, j'ai eu peur qu'il n'y ait pas grand monde...

Infirmiers, aides soignants, ASH, directeurs de maison de retraites, associations de retraités, familles de résidents. Ils étaient là. C'était chouette et triste à la fois d'être obligé de descendre dans la rue pour réclamer des RTT non payés, un salaire décent et des conditons de travail qui ne poussent pas aux larmes des soignants, aux conditions de vie parfois pitoyable des résidents, au burn-out ou au suicide de ceux qui les soignent...
Je suis repartie fière et confiante devant cette capacité à se soutenir, reste maintenant à voir celle d'être capable de se faire entendre...

mercredi 24 janvier 2018

Faire marchand de sable (plutôt qu'infirmière)




- Ça prend du temps de se laver toute seule hein... C'est pas facile Maman !

Ma fille a cinq ans et demi, elle galère à se sécher les cheveux avec sa grande serviette et non, apprendre à se laver toute seule, ce n'est pas facile et ça prend du temps :
- Et tu imagines, en plus de toi le soir, je dois aussi laver ta soeur et ce matin j'ai aussi aidé plein de gens à se laver... Des fois, le soir quand c'est à mon tour de me laver, j'en ai presque la flemme de me savonner tu vois...

- Bah t'as qu'à faire marchand de glace ! Bah oui, le marchand de glace il travaille que l'après midi. 'Puis comme ça tu pourrais rentrer avant qu'il face nuit et j'aurai de la glace au diner !


Pourquoi je n'y ai pas pensé...

Enfin, en réalité avec une pote on s'était juré à l'époque de l'école d'infirmière de se reconvertir vendeuses de chichis sur la plage si on en pouvait plus du métier de soignant (déjà à l'époque, on sentait que ça merdait pas mal dans le milieu du soin)

"Si soigner c'est l'ennui, le gras c'est la Vie !" (Ça marche aussi pour les soirées glace-au-chocolat ou pizza-base-crème ou charcuterie-vin-rouge entre potes infirmières !).

Donc si dans quelques années vous croisez une nana à frange sur la plage en train de vendre du gras sous forme de chichis ou de beignets, faites moi signe !

jeudi 11 janvier 2018

Visage, mains, cul.






« Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité »



Je viens de terminer de lire un article dans lequel sont repris les mots d’une infirmière. Une infirmière de service, une anonyme comme on en compte des centaines de milliers d’autres en France. Diplômée depuis seulement un an et demi et déjà épuisée, elle explique ses conditions de travail à l’hôpital. Une infirmière pour 35 patients relevant d’une surveillance clinique accrue. Ses collègues, des aides-soignants, seuls eux aussi, pour 20 patients. Des collègues soignants qui restent des heures en plus dans leur service au lieu de rentrer chez eux pour ne pas laisser leurs collègues en sous-effectif, pour ne pas les laisser dans la merde. Dans la merde des soins, dans la merde des autres.


VMC. Visage – Mains – Cul.


Combien de fois j’ai pu l’entendre cette consigne lorsque je travaillais l’été en tant qu’aide-soignante en maison de retraite pour me faire des thunes pendant mes études d’infirmière. C’était même devenu un sigle inscrit aux transmissions de fin de journée : « Alors, ++ de selles et VMC ce matin à la toilette. ».  Je me rappelle de cette vieille dame grabataire qui semblait adorer les jeux Olympiques au point que sa télé ne diffusait que ça toute la journée. Dans sa pièce, on n’entendait les voix des commentateurs sportifs se percuter contre les murs sombres de sa petite chambre dont elle ne sortait presque jamais. Posée là devant son écran, sans un mot, parce que sa bouche et son corps tout entier ne s’exprimaient plus. Là, à cinquante centimètres de sa petite télé, la vieille dame regardait ceux qui pouvaient encore courir, sauter, pester contre une médaille loupée ou pleurer sur un podium qu’une souplesse entrainée leur aurait enfin permis de grimper. La première fois que je l’ai rencontré, je l’ai trouvé comme à son habitude semble-t-il, en position fœtale dans son lit. En boule, toute grabataire qu’elle était. Recroquevillée comme une coquille impossible à ouvrir. « C’est une démence liée à l’alcool tu sais, il n’y a pas grand-chose à faire… ». 

A l’époque où elle se rinçait la gorge à grands coups de rasades de rouge, la vieille dame devait être loin d’imaginer que cet alcoolisme l’enfermerait sur elle-même. A un tel point que du coton devait être mis dans les paumes de ses mains pour ne pas qu’elle s’abime la peau avec les ongles de ses doigts resserrés en un poing fermé impossible à ouvrir.

- Je te laisse avec elle, tu fais au mieux. Il faut la laver au lit, l’habiller, la lever et la mettre dans son fauteuil roulant. Fais attention, elle tape parfois et elle mord aussi. Fais au plus vite, VMC tu vois quoi… On se retrouve en bas dans une heure pour faire le point quand tu auras fait tes six résidents. Essaie de ne pas perdre de temps.

Une heure, six résidents. Tous âgés, souvent malades, parfois grabataires. Tous en demande de soin, d’attention et de temps. Six résidents qu’il fallait que je prépare, que je lave, que je rende beau et propre pour le passage de l’infirmière et de ses soins et avant que je les descende au réfectoire… 

Une heure, six résidents, dix minutes par toilette… VMC et faire au mieux.


« C’est large ! ». Ma collègue aide-soignante cherchait son briquet dans le fond de sa poche de blouse avant de se résigner à prendre celui que je lui tendais pour allumer sa clope. Nous étions près du local à poubelles. La matinée était enfin terminée et on s’octroyait notre première pause à l’ombre après sept heures de soins non-stop dans un bâtiment mal ventilé. Ma collègue était petite et trapue. Sa blouse mal taillée l’obligeait à faire trois ourlets en bas de son pantalon pour ne pas marcher dessus. Appuyée contre le mur, elle crachait sa fumée de cigarette en regardant son téléphone. Et puis sans me regarder elle a ajouté :


- On te laisse du temps parce que tu es étudiante et que tu apprends. Mais nous, on va bien plus vite… 


Elle m’avait dit ça avec un naturel qui ne relevait pas d’une quelconque fierté non, c’était bien pire. Elle m’avait répondue avec un ton résigné. Résignée de devoir gérer à elle seule plus de 20 résidents la semaine et le double le week-end. Résignée de se dire que ses conditions de travail n’étaient pas normales, que c’étaient celles qu’on lui imposait et contre lesquelles, semble-t-il, elle ne pouvait rien.

On a pas le temps.

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