vendredi 20 juillet 2018

Deux mètres.







Deux mètres, c’est la distance que j’ai parcourue dans ton salon avant de me décider à appeler ta femme. Le téléphone dans ma main et le numéro déjà inscrit sur l’écran, je n’ai pas tout de suite réussi à appuyer sur la touche appel. Deux mètres dans un sens et puis deux mètres dans l’autre avec ton chat qui se frottait à chacun de mes pas en miaulant. Deux mètres c’est peu, ce sont quelques pas tout au plus. Quelques pas pour trouver les mots, les bons, les moins pires. Deux mètres parcourus sur un épais tapis pour réfléchir à quoi dire, comment dire, pour lui faire comprendre sans l’attrister que tu allais devoir quitter votre maison pour partir à l’hôpital, là, tout de suite, maintenant. Parce que tu n’y arrives plus et parce que je ne sais plus quoi faire pour t’apporter le confort dont je t’avais parlé hier encore. Mais c’est pas comme si elle ne s’y attendait pas. C’est pas comme si je ne le souhaitais pas.

Je suis adossée au mur de ton couloir et j’attends l’ambulance avec ton chien. De nature plutôt craintive et sans jamais avoir osé se laisser caresser, il me suit partout depuis mon arrivée ce matin. On dirait qu’il m’aime bien, enfin. Alors tous les deux, nous attendons les ambulanciers sans un bruit. Je veux être là pour ton transfert. Je sais que tu es douloureux et je veux m’assurer que les manipulations seront bien faites. C’est bête quand on y pense, car les ambulanciers sont des professionnels et ils savent ce qu’ils ont à faire. Mais je veille sur toi tous les jours depuis plus de six mois et j’ai du mal à te lâcher un peu, je crois. 

A la porte de ta chambre, je te regarde dormir et à deux mètres de toi je me sens impuissante. Je pourrais parcourir les quelques pas qui me séparent de toi, m’accroupir près de ton lit et poser ma main sur ton bras. Te dire que je suis là. Je pourrais peut-être enfin trouver les mots qui te feraient me parler de toi. De ton ressenti, de tes peurs, de ses larmes qui coulent sur tes joues et de ces mots qui se refusent à sortir de ta bouche. Mais j’ai peur de te réveiller de ce sommeil que tu as tant de mal à trouver et j’ai peur, encore une fois, de ne pas y arriver. La maison est silencieuse. Il est étrange ce silence tellement il n’est pas habituel. Il n’y a plus le bruit de télé que tu adores regarder. Les reportages d’Arté ou les compétitions sportives qui me rappellent ce jour où tu m’avais grillé :


- T’y comprends rien en fait, avoue !


Mais tellement. J’ai toujours essayé de m’intéresser aux programmes de mes patients. Je connais les personnages des feux de l’amour, les records à battre des participants aux jeux télé, mais le sport…  J’ai beau essayé, je n’y comprends toujours rien. Mon portable s’est mis à vibrer. Sur la pointe des pieds, j’ai rejoint le salon pour répondre au médecin qui avait géré ton départ. Elle a fait ça bien, rapide et efficace, c’est agréable de pouvoir se reposer sur un bon médecin. Elle me dit que ta femme est prévenue et je me sens soulagée « Mais son épouse souhaite vous appeler quand même, pour vous remercier ». D’un coup, mon soulagement s’est évaporé pour s’habiller d’une trouille enveloppée de cette impuissance qui ne m’avait pas vraiment quitté.

mardi 26 juin 2018

Enfin L'été !






Et j'entends déjà certains râler... Et je ne parle pas que de mes escargots !

Fait trop chaud !
C'est trop brutal comme changement de température !
Ça flétri mes salades !
Ça me donne mal aux os de ma hanches !
Mes rosiers, ils aiment pas !
On peut pas sortir comme on veut parce qu'il y a trop de soleil !
Ça me fait pleurer les yeux !

D'un coup, je me suis demandée si on pouvait pleurer d'ailleurs... .

Cette patiente elle, semble pleurer du cœur depuis des années. Depuis que son mari est tombé malade. Depuis qu'il ne peut plus conduire le camping-car direction le bord de mer qui les éloignait de la maison et du soleil qui fane les rosiers.
- Je me dépêche d'aller chercher le pain. On va encore être obligé de fermer les volets pour pas mourir de chaud ici !

Avant de partir, sa femme pris soin de claquer la porte fermement pour me rappeler que le soleil avait également la fâcheuse manie de déformer le bois de la porte.
- Moi tant que je l'entends râler du temps, c'est qu'il m'en reste encore un peu à passer sur terre...

Mon patient m'a fait un clin d’œil complice et s'est s'installé dans son fauteuil, doucement, pour ménager ses muscles douloureux. Mes patients sont magiques pour me rappeler que le temps de dehors c'est aussi le temps qui passe et qu'il est précieux le jour où l'on comprend qu'on a plus le temps de s'en plaindre...

vendredi 22 juin 2018

Le point connard.


 

Cet après midi pendant que je faisais ma facturation au cabinet, j'ai installé le TP du jour de mon étudiante : "Ablation de sutures _ option point-connard".

Et comme c'est la mode du DIY (Do It Yourself) mais que je n'étais pas prête à me suturer moi même pour qu'elle se perfectionne sur de la vraie peau, j'ai fait au mieux.
Donne moi un gant, des cotons boules pour le remplir, un kit de suture et une agrafeuse chirurgicale et je te fabrique un cobaye du genre hyper patient !

Hier soir, j'ai mis mon Homme à contribution et il lui a fait tous les points face auxquels elle se trouvera confronté dans sa carrière d'infirmière. Agrafes, surjet, points simples, points serrés, mini-mini-points... J'ai même pu apprendre à faire des sutures (j'adore !) et j'ai fait à mon étudiante le fameux point-connard. Le genre à faire passer la cicatrice de ton patient pour un rôti. Le genre de surjet simple qui saucissonne, qui coulisse mal, qui donne des sueurs et qui m'a fait le nommer du seul mot qui me passait par la tête la première fois que j'ai eu à déssuturer un patient porteur de ce point !
- J'ai fait un trou à mon patient !!

Ah. Le fameux mini-mini-point sur lequel je voulais qu'elle s'entraîne. Celui qui m'a valu les mêmes sueurs hier alors que j'enlevais le cinquième point sur la tempe de ma patiente sous le regard de mon étudiante... Sans faire aucun trou ! 😉

mercredi 20 juin 2018

Parier avec mon étudiante...





... Et gagner du Crunch !
- Une boulette, une tablette !

C'est une des premières choses que j'ai appris en entrant à l'école d'infirmière : les erreurs pendant les stages se payent en chocolat. Je n'ai jamais vraiment compris le lien entre les infirmières et le chocolat mais depuis le début de ma formation, je rincais régulièrement mes collègues diplômées en tablettes pendant les transmissions inter-équipe.

Les traditions ce n'est pas mon truc, mais je trouve que celle là a du bon, non ? 😁

Objectif avant la fin de son stage : l'encadrer au mieux pour que mon étudiante n'ai plus à m'acheter du Crunch. Je tiens trop à son compte bancaire et à mon tour de taille ! 😉

vendredi 15 juin 2018

La grosse veine.



Tu la vois la grosse veine ? Si tu es infirmière, je suis sûre que tu l'as déjà repéré, la belle au plis du coude !

Si je te parle de ça, c'est qu'il y a quelques temps, je prélevais un patient inquiet mais qui ne voulait pas le montrer. En mode Je-Suis-Un-Bonhomme-Rien-Ne-Me-Fait-Peur" il a ajouté " Et puis j'ai donné mon sang, alors vous pouvez y aller !"

Mais il a quand même tourné la tête pour ne pas regarder l'aiguille... Intriguée et ravie d'avoir affaire à un donneur, je lui ai demandé à quand remontait son dernier don : 

- Quand j'étais étudiant. J'ai pas redonné depuis... Manque de temps et tout.

Et tout.

On a parlé de sa retraite qui approchait. Je lui ai dit qu'il aurait plus de temps pour donné son sang, étant donné qu'on peut donner jusqu'à 70 ans.

- C'est bien beau de faire la morale, mais et vous, vous le donnez votre sang au moins ?

Non.

J'ai retiré l'aiguille de son bras et je lui ai avoué que je ne faisais pas de don. Tout simplement parce qu'une fois qu'on a reçu, on ne peut plus donner. C'est injuste, mais c'est comme ça...

Si des gens comme lui ne m'avaient pas donné leur sang il y a quelques années je ne serai plus là. Je ne serais jamais devenue l'infirmière qui prélève des veines, la maman qui laisse ses filles colorier ses tatouages, la femme qui s'endort sur l'épaule de son homme, la nana qui s'accroupie dans son jardin pour prendre en photo le plus petit des insectes banal, la nana qui écrit sur son travail, la bancale, la pleine d'envie, celle qui gueule et se réjouit.
Celle qui sait que sa vie aurait pu s'arrêter à 15 ans quand son chirurgien lui a avoué "Tu nous a fait peur, très peur au bloc..."

Des culots de sang et de plaquettes j'en ai recu plein. Et grâce à des anonymes qui ont donné leur veine et leur temps je suis là.

Hier c'était la journée du don de sang (oui, je sais, je suis toujours aussi nulle pour anticiper les journées mondiales ! 😁)

Un don de sang, c'est une vie toute entière qui se poursuit avec ses naissances, ses joies et ses tous petits bonheurs d'être vivante.

Merci aux donneurs, je vous embrasse avec mon coeur 💓

vendredi 8 juin 2018

Animaux de compagnie.





Chaque semaine, j'ai un petit plaisir en allant chez cette vieille dame. Et c'est dans sa cuisine que je lui demander à chaque fois avec une voix de gamine :

- Dites, est ce que je peux aller les voir et les prendre dans ma main ?

Et comme elle voit que j'ai des paillettes plein les yeux rien qu'en me mettant sur la pointe des pieds pour apercevoir le terrarium derrière elle, la vieille dame accepte. En vrai c'est qu'elle n'est pas peu fière de me montrer chaque semaine sa collection de phasmes australiens ! Et moi je ne m'en lasse pas
Je vous présente donc mon chouchou de sa collection, un magnifique phasme à tiare !
Ça me change des chiens sauteurs et des chats squatteurs de genoux

mardi 5 juin 2018

Apprentissage.




Aujourd'hui c'était l'apprentissage de la dextérité pendant un prélèvement sanguin.
Tenir un corps de pompe et changer les tubes sans bouger l'aiguille dans la veine, ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air !

Mon étudiante avait déjà réalisé des bilans sang et elle se débrouillait bien donc pas besoin de lui prêter mes veines (ouf ). Les patients apprécient ses soins mais il y avait juste de besoin d'un recadrage, un trois fois rien pour rendre la prise de sang plus confortable pour elle et pour ses futurs patients.

Donne moi un siège de prélèvement, une boîte de gants et des garrots pour tenir le tout et je te fabrique un faux dispositif pour apprendre à manipuler sans risquer de faire mal et sans craindre de mal faire

dimanche 3 juin 2018

Lui faire prendre l'air.



- Vous sortez ?

J'ai expliqué à mon patient que je ne pouvais pas continuer à faire son soin avec un papillon sur mon gant.
Quelques minutes plus tôt, alors que j'étais accroupie en train de défaire les bandages de sa jambe, j'ai senti un mouvement d'ailes près de mon oreille. Et puis un beau papillon, une écaille martre, est venu se poser sur ma main, pile entre mon pouce et mon index.

J'ai arrêté mon soin, pendant deux secondes.

Pendant deux secondes, ce papillon bien joli m'a coupé de ce soin qui ne l'était pas vraiment. Deux secondes pendant lesquelles je me suis dit que la vie envoyait parfois des signes magiques. Deux secondes pendant lesquelles j'ai trouvé que les tous petits rien étaient beaux et qu'ils habillaient joliment mes gants de soin