mardi 26 février 2019

En attendant.



Cet après midi, entre mes deux tournées de soins, j'ai passé 40 min dans cette salle d'attente. 40 min à attendre qu'on vienne me chercher pour me faire passer une écho. Mais l'attente, le coup de barre, la vessie pleine et le ventre creux depuis le matin n'étaient pas un problème, j'avais emporté un bon livre...
.
J'avais un peu peur de ce qu'on pourrait m'annoncer. Un truc moche qui expliquerait mes douleurs au ventre. Celles qui durent depuis quatre jours et qui m'ont pliées en deux à en chialer, calée contre un coussin, en PLS sur mon canapé. Obligée de me faire remplacer par mon collègue, une première en cinq ans d'installation. .
J'ai passé l'examen. On m'a d'emblée demandé si j'étais stressée en ce moment. J'ai répondu "non, mais j'ai uriné du sang...". Ah. C'était une colique néphrétique et comme un grand, mon rein s'en est débarrassé tout seul la veille. Mon rognon droit est apparemment mal formé mais il n'en est pas moins balèze ! 💪🏻
.
Finalement, je vais bien. Enfin, si rien ne s'arrange il me faudra passer d'autres examens mais je n'y pense pas.
Je vais bien.

Il n'empêche, pendant les 40 minutes où j'attendais qu'on vienne me chercher, je me suis posée une question un peu con : et si c'est grave, je fais comment pour le taf ?

J'ai une tournée de bourrin à assurer ce soir et 90 jours de carence incroyable que je peux abaisser à 11 jours. 11 jours de carence "seulement" si je négocie avec mon assurance pro (qui va vraiment finir par me coûter un rein) et le chef de service parce qu'il me faut pour ça être hospitalisée deux nuits. Deux nuits sinon je n'ai le droit à aucune compensation d'arrêt d'activité. C'est pas normal de ne pas être tranquille dans une salle d'attente parce que j'ai peur de perdre de l'argent et ma santé en même temps.

Je hais ce système mal branlé. Je hais ce statut de libéral qui me stress d'avance à l'idée de tomber malade.

Mais je vais bien. Heureusement.

vendredi 22 février 2019

Les demi-teintes.



- Et ton livre, tu le sens comment ?- Bleu Roi...

Depuis toujours, je vois ma vie et celle des autres en couleurs. Les sentiments, les sons, la musique, les reliefs sous mes doigts, les gens. Au delà de ce que je vois, ressens ou entends, j'ai dans le cerveau une symphonie de couleurs qui se mélangent. C'est assez difficile à expliquer car c'est pour moi aussi instinctif que de respirer.

Mais soyons honnête. Même si c"est chouette dit comme ça, ça n'a jamais été très utile de voir la vie autrement qu'en rose. Quoique... Il y a les changements de teintes. 

Les demi-teintes.

Il y avait cette dame chez qui j'allais chaque matin pour réaliser des soins. Rien de bien extraordinaire, des injections pour prévenir un risque de phlébite après une opération sans complication. Elle auréolait un orangé depuis le début des soins. Un orangé un peu fatigué, un peu pâle sans être triste pour autant. 
Un matin, elle m'a ouvert la porte. Pas plus fatiguée que la veille, pas moins agréable, elle n'a pas eu besoin de me parler pour que je comprenne que quelque chose n'allait pas : elle avait perdu une demi teinte.

Elle avait eu sa fille habitant à l'autre bout du monde au téléphone et ça avait suffit pour la déprimer un peu. Au point de lui faire perdre une demi teinte qui la tirait maintenant sur le marron...

Moi, je n'ai pas de couleur. Quand je me regarde dans un miroir, je ne me vois pas tel que je vois les autres... C'est ni fade ni triste. Je suis juste décolorée.

Mon deuxième livre lui est bleu roi et j'en suis ravie car c'est une couleur que j'adore. J'aime l'écrire, je me sens bien entre ses lignes. Il y a peu, il a été validé par mon éditrice qui, avec ses mots émus, a apporté à mon livre cette jolie teinte de bleu. Il me reste à écrire la fin...

J'espère maintenant qu'il vous colorera le coeur... Rendez vous dans quelques mois 💙

vendredi 15 février 2019

Ça ne sert à rien.



- Je voulais vous remercier pour les soins que vous avez fait à mon mari. Deux ans de soins, mais au final... Ça n'a servi à rien...

Parce qu'il est mort. 
Voilà ce que la vieille dame n'arrivait pas à me dire. 

"Ça ne sert à rien, les soins."

Si seulement elle savait combien de fois je me suis faite cette réflexion...

Me demander ce que je foutais là à écouter une dépressive me parler de sa vie qui va mal tout en sachant qu'elle n'ira pas mieux demain. Regarder ce mec toxicomane me dire qu'il n'a pas replongé alors qu'il suffisait que je plonge mes yeux dans les siens pour comprendre qu'il mentait comme un gosse face à sa mère. Toucher de mes mains un corps dont la vie s'échappe et me demander si j'ai encore le droit de dire que mes soins "soignent" alors qu'elle est en train de mourir...

La vieille dame a glissé devant moi le dossier dans lequel je cochais chacun de mes soins depuis deux ans. Un post-it avait été collé dessus par un de ses enfants pour ne pas que l'hôpital nous l'égard... Machinalement, je l'ai feuilleté. Beaucoup de surveillances et de soins cochés. Devant le sourire pudique et l'air triste de la vieille dame je lui ai dit :

- Il est resté chez vous, il a pu vous accompagner dans votre maison de vacances une dernière fois, il a pu aller au café chaque matin et rire avec les copains, il s'est réveillé dans vos bras, vous a pris la tête, vous a cassé les pieds... Et vous a brisé le coeur parce qu'il est mort. Alors non, tout ça, ça n'est pas rien...

Je suis une soignante qui ne soigne pas toujours et je me demande souvent à quoi ça sert tout ça. Mais j'essaye de faire comme ci pour ne pas que ça serve à rien.

mercredi 16 janvier 2019

On a bien le temps de regarder le temps.




J'étais pressée ce matin, un peu speed. Du retard à cause d'une veine impiquable ou de moi qui ne sais plus piquer, je ne sais pas...

Et puis, je suis allée dans cette ferme. Je l'aime bien cet endroit. Les vaches sont restées au chaud dans l'étable,des vapeurs éphémères sortent de leurs naseaux et j'entends le cliquetis des barrières contre lesquelles elles se frottent à mon approche. Ça sent le foin, la vache et le froid sec.

Zéro degré. Qu'il est beau le soleil ce matin...

Chez elle, ça sent le lait chaud. Ma vielle patiente en a fait chauffer une casserole pleine pour son petit déjeuner. Direct des voisines productrices à la consommatrice de l'autre côté du mur. Je suis en retard mais elle s'en fiche pas mal la dame : "J'ai bien le temps de le voir passer va !". Elle est un peu poète... Elle a la peau fine ma vieille patiente, elle est tannée par les années à la ferme et tout en elle sent le lait chaud. Des murs de sa maison, à l'odeur de sa peau...

On parle de sa santé, de son chien de ferme qui est mort, de son chat qui se sent seul, du lever de soleil et de broutilles qu'on arrive à caler entre quatre tubes à remplir de sang et un coton boule scotché au pli du coude.

Je la quitte et je salue le chat cradeau installé au soleil sur mon capot. Avant de monter dans ma voiture, je m'arrête et je prends une photo. C'est tellement beau ici.

Je vais deux fois par an chez elle, une fois l'été, une fois l'hiver et je suis à chaque fois pressée d'y retourner. Pour sentir à nouveau les odeurs de la ferme et du lait, pour prendre en photo le soleil et les champs. Et pour l'entendre me dire qu'il faut prendre le temps de le regarder passer. Elle a tellement raison ma poète qui sent le lait...

jeudi 3 janvier 2019

Les voeux de mon comptable.




Quand l'humour soignant déteint sur celui qui gère mes comptes de libérale 😄

Je crois que je préfère les cartes de voeux de mon comptable à ses relances pour me rappeler que je ne lui ai toujours pas envoyé ma compatibilité de fin d'année 😉

Faire sa comptabilité de fin d'année, c'est vraiment la plaie ! 

lundi 31 décembre 2018

H.A.D. Le petit cadeau de fin d'année.



- ... Et pendant que je vous ai au téléphone je voulais vous dire que...

C'est le genre de phrase que l'infirmière coordonatrice de l'HAD aurait pu terminer par :
♡ : Je voulais vous remercier pour vos soins auprès de ce patient lourdement handicapé
♡ : Vous êtes apprécié de ce patient donc on a décidé de vous contractualiser plus souvent!
♡ : Nous avons augmenté vos rémunérations pour fêter la nouvelle année...

Mais l'infirmière m'a dit "dès demain, au 1er janvier, nous appliquons une nouvelle convention qui nous obligera à décoter vos soins comme vous le faites déjà avec la sécu..." (tu sais le fameux "1er soin payé entièrement, le 2ème à moitié prix et les suivants étant gratuits" que m'impose la nomenclature de la sécu. Joie)

Hein ?!

Pour rappel, l'HAD (Hospitalisation  À Domicile) contractualise les infirmières libérales et les paye selon notre nomenclature (en général) mais à taux plein. "3 soins réalisés, 3 soins rémunérés, You-pi".

Et puis là, d'un coup, on me parle d'une nouvelle convention, on me dit que c'est pour "harmoniser les pratiques", que c'est décidé par la direction de l'HAD et que l'infirmière coordonnatrice n'a plus qu'à l'appliquer...

... Et moi à fermer ma gueule et à perdre les trois quart de mes revenus chez eux. Le patient en question est handicapé lourdement. Sondes (oui,  avec un "s"), préparations et administrations de traitements, évacuations des selles (oui, avec un "s"), pansement, soutien moral au patient et à sa famille +++. 4 à 5 soins chaque matin, 2 soins chaque midi, 2 à 3 soins chaque soir. 1h30 de soins par jour qui, à partir de demain, me seront payés au rabais comme si je n'en faisais qu'un et demi... Et bonne année 😠.

Ils veulent harmoniser les soins mais pas les revenus. A partir de demain, l'HAD baisse les paiement de mes soins mais eux continueront de toucher le même forfait de 200€ par jour pour mon patient. On harmonise les soins mais pas les coups. Je suis dégoutée et en colère...

samedi 29 décembre 2018

C'est dans la boite (et dans le coeur aussi)



- Ah oui j'allais oublier, il faut passer chez mon voisin. Il a une bronchite et est tout perdu dans les médicaments que lui a prescrit le médecin !

Le monsieur en question est un de mes très vieux patients. J'ai reposé la tasse de thé que m'avait offert ma patiente et j'ai filé le voir pour jeter un oeil à ses traitements... Gratuitement.

Gratuit pas cher parce que je n'ai pas le droit de facturer un passage en plus de celui que je fais déjà chaque semaine pour refaire son pilulier. Saleté de bronchite et de nomenclature ! Un peu halluciné de m'entendre lui dire que j'étais là gratuitement, il m'a offert la belle grosse boite sur laquelle je lorgnais et dans laquelle je me voyais déjà mettre mes bébés phasmes fraîchement éclos... Pilulier modifié, salutations, gratouilles au chien et je suis repartie. 

Arrivée à ma voiture, j'ai voulu prendre ma grosse boite en photo. Et là j'ai entendu "Oh, Charline ! Je suis contente de te voir !".

Elle, c'est la femme de mon Patient-Chouchou décédé l'année dernière et qui a laissé un trou à l'emporte pièce dans mon coeur de soignante. C'est marrant parce que j'ai pensé à lui hier soir en retombant sur une publication qui lui était dédié "Et ce soir, je trinque". Un article dans lequel je buvais un verre de vin rouge en pensant à lui la veille de son enterrement...

Et sans que je m'y attende, elle s'est effondrée dans mes bras. Là, sans prévenir elle m'a dit combien c'était difficile en cette fin d'année de devoir en commencer une nouvelle sans lui, sans toi. Et moi de lui dire que j'avais souvent l'impression de te voir... Comme deux couillonnes à se dire combien tu nous manques.

"Il n'y a pas de hasard si tu es là..." m'a-t-elle dit en me souriant. Moi j'ai pensé au thé que j'avais bu et qui m'avais retardé, à la bronchite de mon patient, à ses traitements à trier, à sa boîte offerte et à la photo que j'avais prise et qui m'avait attardée devant ma portière ouverte...

Je ne sais pas si c'est le fruit du hasard, un croisement d'étoiles ou Toi mais moi je crois aux signes de la Vie qui donnent parfois des pincements au coeur ❤

En attendant.

Cet après midi, entre mes deux tournées de soins, j'ai passé 40 min dans cette salle d'attente. 40 min à attendre qu'on v...