samedi 7 mars 2015

Rester dans sa voiture plutôt que de soigner…





J’étais là, derrière mon volant, le moteur de ma voiture arrêté depuis plusieurs minutes. La ceinture toujours attachée, je regardais droit devant moi sans bouger. Hypnotisée, je restais bloquée à contempler un chat roux couché sur le flanc en train de se lécher le derrière. Tout était bon pour me faire perdre du temps tant je n'avais pas envie de sortir de mon bureau-mobile. 
Je voyais au loin, la voiture de ma patiente garée devant chez elle. Et même l’idée qu’elle devait m’attendre ne m’incitait pas à aller la soigner. Il m’aura fallu mon restant de motivation taillé dans un pied de biche pour réussir à me sortir de là, et franchir les quelques mètres qui me séparaient de celle qui me mettait si mal à l’aise...

La porte s’est rapidement ouverte après mon coup de sonnette. Elle m’a salué d’un simple « Bonjour » embelli d’un sourire large et sincère. La maison était aussi accueillante que ses hôtes. Le jeune couple était tout à fait charmant et leur fille de quatre ans, une enfant discrète et bien élevée. Le soin que je devais lui prodiguer était techniquement simple et rapide à réaliser : une série d’injections d’anticoagulants faisant suite à une césarienne en urgence.

La maison était calme, et bien qu’habitée, la vie y semblait comme suspendue. Sur l’évier il n’y avait pas de biberon à sécher. Sur la table du salon il n’y avait aucun bavoir prêt à réceptionner une régurgitation de lait. Il n’y avait d’ailleurs ni cosy, ni bruit, ni odeur pouvant trahir qu’un nouveau-né avait fait son entrée dans cette famille. Et pour cause...

Une pochette en velours bleu marine reposait sur la table basse. "Livre d'or" était écrit sur la couverture dans un lettrage doré qui aurait pu donné à ce livret une certaine classe si seulement il n'était pas destiné à recueillir les déclarations de décès et les mots pleins de douleurs des proches impuissants présent lors de la sépulture de cette enfant. 
La dernière semaine avait été terrible pour toute la famille. Ils avaient dû mettre en terre une petite fille que la vie ne leur avait pas permis de connaitre, une toute petite semaine seulement avant le terme. Hier, des saignements avaient rappelés à leur mémoire cet évènement tragique, les obligeant à se diriger une nouvelle fois aux urgences, la peur au ventre. Dans ce ventre vide, ce ventre mou. Des saignements qui réapparaissaient le jour présumé du terme, comme si la vie et le corps s’étaient réunis une toute dernière fois, de façon lugubre et irraisonnée :
  
-  ... Aux urgences gynéco', ils m’ont dis que ce n’était qu’un résidu de l’hématome... C'est dur d'entendre ce mot, résidu. Il ne reste que ça de ma fille. Un résidu d'hématome.

Elle était bouleversée. Le regard perdu, sans larme, elle fixait le livret bleu marine. Je ne sais pas si certains médecins s’écoutent parler, et s’ils se rendent compte de la portée de leurs mots. « Un résidu ». Voilà tout ce qu’il restait de cette grossesse, de cette mort d’enfant, de tous ces fantasmes construits pendant neuf mois, et de cette chambre rose qu’il fallait maintenant défaire et refermer. Je l’écoutais me parler avec pudeur et retenu :

- Mais la vie continue, ça devait se passer comme ça… C’est tout. C’est injuste, mais c’est comme ça, qu’est ce qu’on peut y faire…

Alors que l’ « admiration » aurait dû être l’unique sentiment inspiré par cette mère pleine de courage, j’étais partagée entre l’envie de rester là à l’écouter me parler d’elles et l’envie de la fuir. L'envie de la bousculer et de courir franchir cette porte d'entrée. Prétexter une urgence, un soin qui ne peut attendre ou une tournée trop chargée. Mais la vérité, c’est que je n’y arrivais pas. Je n'y arrivais plus. 
Mon cerveau censurait ses paroles et mon jugement était altéré par mon besoin de me protéger. De protéger ma grossesse et toutes les paillettes de bonheur qui remplissaient mon ventre depuis des mois.


Je portais ma deuxième fille qui, étonnement, ne bougeait plus lorsque je franchissais la porte de cette maison. Ma fille ainée avait presque le même âge que celle que je regardais dessiner au loin, installée à la table de la cuisine les jambes ballantes sur une chaise beaucoup trop haute pour elle. Le regard clair de celle qui me parlait était triste, mais déterminé à s’en sortir… Et elle avait mon âge. 
J’étais en plein transfert et mon cerveau en plein délire.

Je débutais mon septième mois de grossesse, et j’avais peur de perdre mon bébé, à mon tour. Cette patiente m’avait mis la trouille au ventre. Il faut dire qu’il ne m'en fallait habituellement pas beaucoup pour me rendre hypocondriaque tant les situations de maladies et de souffrances sont fréquentes dans mon métier d'infirmière. Tant le « Ça n’arrive pas qu’aux autres ! » revient fréquemment à mes oreilles de soignante. 
Cette patiente avait soulevé des angoisses chez moi comme on soulèverait une pierre cachant une fourmilière. Et bien que je les concevais comme irrationnelles, j’avais du mal à faire la part des choses et à la soigner comme n’importe quel autre patient… 
Mais j’allais devoir faire avec et faire l’effort de ne pas lui montrer, parce qu'en libéral, je ne pouvais pas passer la main. Parce que je savais que j'étais capable de dépasser ça.

Un après midi, je me suis fait violence et je me suis assise à ses côtés sur le canapé. Nous avons parlé d’elle et de cette enfant qu’elle ne connaitrait jamais. Nous avons pesté contre le système qui lui imposait de fournir les attestations de « viabilité fœtale » à fournir avec le certificat de décès, permettant de prouver que sans ce foutu hématome, son enfant serait dans ses bras. Unique moyen de débloquer les congés parentaux dont ils avaient droit tous les deux. Comme si la situation n’était pas déjà assez glauque…
Finalement, mes angoisses se sont levées lorsque je pris le temps d’écouter les siennes. J’ai pris conscience que j’étais irrationnelle et que sa peur à elle était fondée et bien réelle, pas la mienne. Je me suis forcée de croire que ce qui « arrive aux autres », n’arrive bien qu’aux autres et pas forcément à soi et que depuis ce tragique décès, beaucoup d’autres enfants étaient nés dans la maternité de la ville d’à côté. J’ai compris enfin, que je n’étais plus dans l’empathie mais dans le partage, l’angoisse et le transfert, et que je n’étais plus dans mon rôle de soignante et qu'il fallait d'urgence que je me repositionne pour mener à bien cette prise en charge.

J’en ai beaucoup parlé avec mon conjoint qui a accueilli mes angoisses sans jugements. Il n’a pas cherché à me faire entendre raison, il a simplement écouté mes peurs et m’a certainement aidé à y voir plus clair. J’ai débriefé longuement avec mon collègue des difficultés que soulevaient ces soins... Les patients qui nous questionnent sont finalement ceux qui nous font le plus avancer dans notre pratique. 

Il y a des jours où vous prenez le temps de vous asseoir aux côtés de celle qui vous met si mal à l’aise, pour comprendre que ce qui vous angoissait ne vous concernait pas. Que ne plus différencier empathie, compassion et transfert peut être le pire ennemi d’un soignant.
Écouter sans partager, comprendre sans s’angoisser, prendre soin sans se perdre soi-même… Le métier d’infirmière est une corde mince sur laquelle je marche en soignant avec dans chacune de mes mains, mon cœur et mon cerveau.

[illustration du génialissime Christian Schloe
à retrouver sur sa page facebook ]

2 commentaires:

chaourcinette a dit…

prendre soin sans se perdre soi-même… tout est dit...et c'est pas le plus simple !! être simplement une oreille compatissante peut parfois faire un bien immense !
et je suis infiniment reconnaissante aux jeunes infirmières qui se relayaient au chevet de ma soeur...elles étaient là pour elle, mais aussi pour moi.....quand trop, c'est trop.....il faut pouvoir le dire sans se sentir jugée....j'ai eu la chance de pouvoir parfois, déposer mon fardeau.....merci à toi et tes semblables !!

margotte a dit…

qu'il est dur de vivre ces partages lorsque soi même étant enceinte ; courage

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