lundi 25 janvier 2016

16h27






16h27. J’ai passé 16h27 en tout, dans ma voiture durant mon dernier roulement de sept jours. Un roulement plutôt calme. Sept jours à monter et descendre près de 200 fois de ma voiture. 200 fois à démarrer et couper le contact de mon véhicule, à lancer le chauffage parce qu’il fait froid, à ouvrir la fenêtre pour sentir l’air frais et mieux voir ce lever de soleil incroyable qu’offrent les tournées du matin débutées dans le noir. 

16h27 à arpenter les chemins de ma campagne de nuit comme de jour. A parfois glisser sur la boue des bords de routes abimés par les tracteurs en pleine période d’épandage, à laisser la priorité aux lapins pressés et aux buses qui démarrent d’un peu trop bas, à se mettre sur le bas côté pour laisser passer le camion de lait ou à s’arrêter pour regarder les vaches passer d’un champ à l’autre, les pattes crottées marchant dans la brume dégagée par le sol et par leur corps tout chaud.

16h27 à chercher les maisons qui n’ont pas de numéro, à se baser sur l’unique voisin qui a bien voulu en mettre un sur sa façade et compter les suivantes en tentant de tomber sur la bonne, celle qui nous attend. Et puis détacher sa ceinture, descendre et claquer sa porte… Puis remonter dans sa voiture, re-claquer sa porte, remettre sa ceinture et repartir pour se garer chez le patient suivant. Devant un portail, une porte d’entrée, dans une cour gravillonnée, sur le bord d’un fossé des fermes de « mes gens » comme il me plait de les appeler.

16h27. 16h27 c’est long et parfois j’en ai mal au dos, mal aux fesses, mal à l’envie. Et puis il y a toujours cette maison au bout de ce chemin interminable, celle qui accueille le petit bonheur du jour. Ce patient qui d’un coup te fait oublier les heures de voitures, les douleurs dans le corps ou dans la motivation. Le genre de patient qui te fait aimer ton travail, ta voiture et la liberté qu’elle représente. Tu repars alors de chez lui heureuse dans ton travail, la sacoche de soin blindée de confiance en toi. Tu te dis que chaque heure passée dans ta voiture est une heure de plus de liberté de soigner à ta façon, sans cadre, sans murs et sans néon.

16h27. Je frotte mon visage étirant mes traits vers le bas pour me réveiller. Mon roulement est terminé et je rentre chez moi. Si j’avais voulu passer 16h27 à tout autre chose, j’aurai pu partir de Brest et aller vers le sud en voiture, manger des tapas dans un bar de Séville. Me poser tout un après-midi au chaud sur une terrasse et profiter des 20°c que propose le mois de Janvier en Andalousie en réchauffant mon cerveau gelé à grands coups de verres de sangria. J’aurai pu partir de Strasbourg en voiture, aller jusqu’à Stockholm pour affronter leur -10°c et profiter des nombreux anciens-sauna de la capitale suédoise. J’aurais pu monter à Paris, prendre un avion et aller dans un restaurant à Tokyo pour manger des makis. J’aurai pu aussi profité de ce temps pour rester chez moi et regarder quatre fois le film Titanic et crier « Je suis le maitre du monde ! » sous ma couette. Oui oui, en 16h27 on peut faire tout ça.


Mais en 16h27 j’ai poussé ma voiture dans les recoins les plus perdus de la campagne pour aller soigner des gens qui étaient malades, ou vieux et même parfois les deux. J’ai poussé des soupirs, j’ai souri dans mon rétro, j’ai dansé en serrant fort mon volant et j’ai serré les dents au téléphone. J’ai recalé mes fesses dans mon siège en me disant que j’en avais plein le dedans, j’ai étiré mon cou en me disant que j’en avais plein le dos. J’ai poussé un cri primaire voire deux, tu sais celui qui fait « Raaaaaah » et qui te donne l’impression de te dégonfler d’un coup. J’ai rigolé avec un patient au téléphone qui venait de me donner de ses nouvelles et des bonnes, et je me suis retenue d’en envoyer bouler un autre qui semblait me prendre pour une nonne. J’ai essuyé mon maquillage qui coulait son mon œil fatigué et je me suis engueulée une fois parce que je faisais n’importe quoi car je n’étais pas assez réveillée.

Il y a des jours où l’on se dit que ça fait quand même beaucoup de route. Beaucoup de temps passé derrière son volant à bailler, souffler, sourire et parfois pleurer, mais où l’on se rappelle qu’au bout de la route nous attend un sourire, une tasse de thé et des confidences devant une porte d'entrée. Que les heures passées dans notre voiture sont autant de celles qui ne nous enferment pas à nouveau dans les services hospitaliers et que le temps passé derrière notre volant reste l'unique moyen d'accéder à l'intimité des foyers et à cette relation privilégiée entre un soignant et celui qui est soigné.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci pour le petit mot ! ^^