jeudi 15 septembre 2016

Coup de gueule infi' #20 : Moi, infirmière.




- Bah alors, vous faites pas grève comme vos collègues à la télé ?


D’un mouvement de menton auréolé d’un large sourire, mon patient m’indiquait son écran de télévision et le journal de 13h diffusant un rapide reportage sur les grèves des hospitaliers. On pouvait voir quelques soignants regroupés avec des banderoles et des messages de revendications. Tout en préparant mon matériel, je lui ai répondu « Bien sûr que je fais grève, mais comme la majorité de mes collègues je continue de travailler ! ». Il a eu ce petit rire-soufflé par les narines, le genre de son auquel je ne prête habituellement aucune attention mais qui m’a énervé, un peu, beaucoup ce matin-là. 

Le suicide des cinq infirmiers de cet été il n’en avait pas entendu parler, ni dans les journaux, ni à la télé. Ce n’était pas de sa faute après tout puisque tout le monde semblait s’en foutre. Il ne savait pas que les aides-soignants se suicidaient aussi, tout comme les médecins, ou même les kiné’ qui assuraient les rééducations comme la sienne. Non. Lui, il avait simplement vu qu’on faisait grève à la télé avec quelques banderoles faites avec des draps blancs et il s’était peut-être dit que les soignants n’étaient que des gueulards, comme tout bon français qui se respecte.

Semblant satisfait de sa dernière réflexion, mon patient tout sourire m’a salué pour me dire au revoir. Et alors que je m’apprêtais à partir je lui ai dit : « Vous savez, peut-être que demain, je ne serais plus là… ». Son sourire est retombé. Je me suis expliquée et je lui ai raconté. Je lui ai raconté ce que c’était que d’être soignante, ce que c'était d'être infirmière, ce que c'était d'être moi.

Moi étudiante infirmière, j’ai fait trois ans d’études pour m’occuper des gens, pour soigner mes patients. Trois années pour apprendre les concepts d’empathie et de bienveillance, pour soigner au mieux, pour soulager comme on peut. Trois ans pour apprendre les bons gestes pour guérir parfois, pour soutenir souvent, pour accompagner toujours et vers la mort quelques fois. 
Moi étudiante infirmière, j’ai été formée pour comprendre que ce métier je l’aimais autant que j’aimais ceux que j’avais au bout de mes pinces kocher et de mes aiguilles aiguisées. 
Une formation pour intégrer au plus profond de moi-même les plus belles valeurs du métier d’infirmière que je tenterais ensuite d'amener naïvement sur le terrain tel un petit Bisounours rose "Force-in-Love" avec un cœur sur le ventre blindé d'envie d'aider l'autre et à la motivation boostée par ce sentiment d'utilité. Mais voilà, le diplôme en poche et la réalité en pleine face j'ai pris mes fonctions et mon Bisounours a perdu son p'tit coeur arc-en-ciel...


Moi infirmière des services hospitaliers, j’ai vu la notion de « rentabilité » éclater celle « d’humanité » si chère aux cœurs des soignants. J'ai vu les postes de mes collègues partir en retraite ne pas être remplacés, j'ai vu mes collègues se mettre en arrêt sans être remplacés, j'ai vu des collègues incroyablement douées cumuler les CDD et connaitre l’intérim et sa précarité. 
Moi infirmière, j’ai vu mes collègues motivées courir d’une chambre à l’autre pour répondre à l’urgence, aux besoins et aux exigences des patients pas toujours indulgents. J’ai vu les tisaneries (les salles de pause) vides de soignants qui n’avaient pas le temps de se poser, parce qu’il y avait toujours plus de soins, toujours plus de patients dans le besoin, parce qu’il fallait toujours faire plus, toujours plus vite en évitant la faute et en espérant n’avoir rien oublié. 
Moi infirmière, j’ai vu des soignantes rester après leur travail parce qu’elles ne voulaient pas laisser celle qui prenait leur relève dans la merde alors qu’elles l’étaient déjà elles-mêmes. J’ai croisé des collègues en train de pleurer dans les toilettes, ces mêmes toilettes dans lesquels elles n’avaient même pas eu le temps de se poser pour pisser de toute la journée. 
Moi ancienne infirmière des services hospitaliers, on m’a souvent pris pour un pion qu’on pouvait changer de poste, réadapter à souhait et manipuler au besoin. Et un jour, dans les toilettes, moi aussi j’ai pleuré. Pleuré ce sentiment d'avoir mal travaillé… Et je suis partie. Je suis partie à domicile en pensant qu'en libéral je serais plus libre...


Moi infirmière libérale, je dois soigner tous les jours mes patients avec toute l'ambivalence d'une bête à trois têtes. Celle de la chef d'entreprise devant rester rentable pour payer les 50% de charges sur mes soins en faisant des prises de sang à 3€04 net. Celle de la comptable qui essaie de ne pas faire d'erreur, qui reçoit des rejets de la CPAM sans comprendre, qui parfois ne se fait pas payer de ses patient et qui grince souvent des dents devant cette étiquette de fraudeuse qu'on nous colle en permanence en pleine tête. Celle de l'infirmière qui prend soin de ces gens qu'elle connait par cœur en parcourant avec sa voiture 800 km par semaine à travers les champs pour 2€50 par patient.
Moi infirmière libérale je dois supporter la solitude qui pèse parfois sur ma spécialité. L'agressivité et parfois la brutalité de certains de mes patients. La petite peur qu'on pense irrationnelle de se dire qu'on ne ressortira jamais d'un logement dans lequel on entre seule et celle de se dire qu'un jour peut-être je finirai avec une balle dans le thorax comme ma consœur Mireille abattue il y a deux ans dans le plus grand silence des médias et du Gouvernement...


Vous me direz peut-être que les infirmières se plaignent beaucoup et qu’elles n'ont qu'à changer de métier si leurs épaules ne sont pas assez larges pour entrer dans leurs blouses blanches mal taillées. Vous aurez peut-être raison, mais n'oubliez pas une chose, une simple chose : derrière nos conditions de travail qui se détériorent, c'est la qualité de vos soins qui se dégrade, et si nous ne pouvons plus vous soigner, qui le fera pour nous ?

Vous aurez tous un jour besoin de nous, j'en suis désolée, mais c'est une réalité. L'humain tombe malade, l'Homme souffre et parfois meurt. Que vous soyez pauvre ou riche, français ou étranger, nous serons là. Que vous soyez le patient malade qu'il faut soulager ou le proche inquiet que l'on devra écouter et réconforter, nous serons là. Nous serons là... Mais jusqu'à quand ? J'espère que ce jour-là l'infirmière, l'aide-soignante ou le médecin qui vous tendra la main aura encore la force de vous sourire, de vous écouter et de vous soigner, sans ça vous l'aurez compris, ce sera tout un système de santé qui sera peut-être déjà condamné.


La santé de tous est en danger. 
Sans moyens pour mieux vous soigner, ce sont vos soignants et votre santé que vous condamnez. 


Retrouvez mon autre coup de gueule publié récemment dans lequel je m'adresse à Marisol Touraine pour lui demander de briser son silence aberrant face aux suicides des infirmiers : " Combien faudra-t-il de morts Marisol ? "

15 commentaires:

Ysatis a dit…

Merci pour votre témoignage , ma fille est toute jeune infirmière , encore pleine d'envie et d'illusion...j'espère que la prise de conscience si nécessaire de nos politiques et de la société sera enfin d'actualité ..Continuez à vous battre, vous méritez la reconnaissance de tous..

Magalie boudringhin a dit…

Magnifique texte , triste réalité. ... je suis aide soignante depuis 6ans ( meme 7 avec 1ans de faisant fonction de....) j ai travailler a l hopital en ephad et a domicile et je lis dans votre texte le notre quatidiens de soignant qui me revolte mais qui ne m empeche pas d aimer comme vous notre metier .... alors continuons de nous battre et de faire au mieux ce que nous pouvons . Et merci pour ce texte que nous devons diffuser en masse.

Unknown a dit…

Bonjour,
bravo pour votre texte, qui explique très clairement vos conditions de travail et qui pourra éclairer un grand nombre de patients des pressions subies au quotidien pour la plupart d'entre nous.
Je me permets cependant de vous interpeller sur les corps de métier cités, vous distinguez très bien les différentes professions existantes dans les soins, mais toutefois, vous oubliez une catégorie de travailleurs hospitaliers, souvent débordée aussi, et non nommée très souvent, les grattes papiers comme on nous appelle. Nous faisons aussi parti des équipes soignantes, même si notre rôle est plus absent dans les soins, mais l'accueil, le sourire, la patience et le travail en amont ou en arrière des soignants est aussi nécessaire....
Voilà, ce n'est absolument pas un reproche, j'ai la chance de faire partie d'une super équipe pluridisciplinaire, mais rappeler que nous existons aussi, que nous vous soutenons dans toutes les difficultés rencontrées, me paraissait important !
Karen, secrétaire médicale

Anonyme a dit…

Bravo pour ce message est magnifique, j espère que beaucoup de gens le liront et prendront conscience qu en France on se trompe sur les priorités, il faut donner plus de moyens pour le système médical, mais part en c.....ma fille est en 3 année d études d infirmière,j espère que le conditions de travail s amélioreront

Anonyme a dit…

Je vous souhaite beaucoup de courage.
Merci pour votre précieux travail, hélas si mal reconnu et injustement mal rémunéré.

Brigitte Bourinet a dit…

Merci pour votre constat quotidien et soyez restez forte moi aussi je suis IDE depuis 81 et je garde encore la foi mais j'avoue cela devient tjrs plus difficile j'ai connu ce burn out cette année et je suis tjrs pas bien.....merci pour vote texte simple et complet

Anonyme a dit…

Merci d'avoir partagé votre peine. Je ressens la même chose du côté sage-femme. Courage à vous.
En espérant que les choses évoluent...

Anonyme a dit…

c'est drôle...nos politiques ne se plaignent pas eux...pourtant ce sont eux qui façonnent vos malades...imaginez leur lourde tâche!!!! Je vous souhaite beaucoup de courage et continuez avec l'amour qui est le votre à prouver à tous ces politiques de m..... que vous valez bien plus que eux mêmes...

Anonyme a dit…

Merci pour votre texte qui reflète bien la réalité de notre système hospitalier. Je suis infirmière depuis 12 ans et cadre de santé depuis peu. On nous parle de bientraitance et de bienveillance pour les patients mais qui est bien veillant et bien traitant avec nous? Ce que les pouvoirs publics n'ont pas encore compris, c'est pour prendre soins des patients il faut prendre soins des soignants qui s'en occupent en leur pemettant de faire leur travail dans les meilleures conditions possibles.

Anonyme a dit…

Merci d'oser DIRE ! Infirmière en burn-out depuis plusieurs mois, je suis restée songeuse devant une promo de 3e année (croisée lors d'une pièce de théâtre)prête à sauter sans parachute dans le Monde de la Santé, j'ai croisé non sans émotions ces regards pleins de promesses et d'espoir d'aider l'Autre, je me suis dit que j'avais le même il y a quelques années et qu'il s'en était allé....Que la Force reste avec les soignants qui s'indignent.

loncan carole a dit…

Bonjour je tiens à partager ce lien avec vous et vous dire MERCI
http://www.europe1.fr/medias-tele/anne-roumanoff-pourquoi-son-hommage-aux-infirmieres-a-ete-vu-3-millions-de-fois-2848840

Anonyme a dit…

Tout est dit en effet, bravo! IDE en hôpital pendant 28 ans, je suis partie à la limite du burn out ... au moment ou la retraite avec 15 ans + 3 enfants était encore possible ... Mon idéal d'infirmière était bafoué et je n'ai jamais pu admettre de soigner des clients et non plus des Patients! Et pourtant on n'arrêtait pas de nous parler d'Humanisation des Hôpitaux ... J'ai retrouvé un travail d'infirmière en laboratoire de prélèvements où je peux encore faire du soutien, de l'accompagnement, de l'empathie ... Merci à mon employeur ! La rentabilté est une chose, l'HUMAIN en est une autre !
BRAVO aux soignants qui dans ces conditions extrêmes réussissent encore à donner le MEILLEUR d'eux même

Anonyme a dit…

merci pour ce coup de gueule!!!je connais ça...tu n'as rien oublié des conditions de travail dans les hopitaux..c'est toujours pareil...voire plus !!! bon courage....Cath.( Lyon)

Anonyme a dit…

Bonjour
Et bien bravo pour ce texte, je suis infirmier j'ai aussi fait le choix de quitter l'hôpital, pour des raisons similaires et pour des ambiances difficiles face à des combats de coqs que dis je de poules entre médecins.
Je m'explique pour que les gens en prennent aussi conscience. Je travaillais dans un service d'urgence psy, pour des histoires d'égo de la hiérarchie mon équipe s'est retrouvée à travailler sur deux services ok mais sur deux sites avec le même nombre d'infirmiers ... (Bien sûr si cela nous convenait pas la porte est ouverte nous a t'on dit) donc seul en poste pour des patients en mal de vivre, ou autre et pouvant passer à l'acte auto ou hétéro agressif, les conditions de travail étaient top bien sûr, peu à peu l'équipe s'étiole il faut donc former des nouveaux, pas de soucis mais ils ont peu d'expérience normal ils sortent de l'école ou d'un service qui ne les confrontait pas à ces conditions et à la violence, nous on s'essouffle.
Nous avons quand même droit à un bâtiment neuf (je ne préciserai pas le prix c'est trop honteux), à l'origine un service devait s'y installer mais faute de personnel toutes les ailes du bâtiment ne seront pas utilisées alors on nous y a mis, je reviens à ce bâtiment neuf aux jolies couleurs (nous avons eu des réunions pour faire le choix des couleurs déjà choisies mais allez impliquons un peu les infirmiers GÉNIAL!!) mais dès le premier mois on éponge le sol et etc... Enfin je vais passer des détails je suis parti car je ne me sentait plus respecté en tant que soignant (pas par les patients), épuisé par ces conditions et de voir "mon service" partir en fumée peu à peu, une chance d'avoir trouvé autre chose surtout que ce bâtiment neuf est bel et bien fermé maintenant vive l'argent gâché ... Il va servir pour d'autres mais dire que ce projet avec ce nouveau bâtiment était monté depuis 10 ans pour s'effondrer à peine deux ans après !!! Tout cela montre les dysfonctionnements mais desserre aussi la fonction publique hospitalière à mon avis.

Anonyme a dit…

Je comprends votre malaise mais parmi les personnels de soins, vous oubliez trop souvent les aides à domicile. Nous aussi nous devons prendre soins des gens et j'aurais une multitude d'exemples à donner comme quoi on nous prend pour des larbins ou que l'on nous pousse à faire des erreurs (donner les médicaments sans attestations du médecin,alors que c'est hors compétences. Ceci dit, je ne pense pas que le malaise vienne de vous mais il faut bien admettre que tout le monde se renvoie la balle. Bon courage.

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