vendredi 9 décembre 2016

La loose, les roses et le nez la nuit.








- Je ne vais pas réussir à être à l’heure, c’est ma mère qui va venir chercher les filles… J’en vois pas le bout de cette tournée...


Ça, c’est le texto que j’étais en train d’envoyer à la nourrice de mes filles. J’étais assise dans ma voiture, stationnée dans le noir devant le cabinet du médecin que je venais de quitter. Dans l’obscurité de mon habitacle, l’écran de mon portable m’agresse les pupilles. Mes yeux me piquent. Je ne sais pas si c’est parce que je suis fatiguée, parce que je suis agacée, parce que j’ai envie de chialer. 
Deux minutes plus tôt je frappais à la porte du médecin traitant du village qui est aussi mon voisin pour lui faire une transmission expresse tout en chuchotis dans la porte entrouverte : « Urgent, très mal, veut mourir, inquiète, ce soir, non ce soir, vraiment.»


- Rien ne va plus, j’ai envie de me foutre en l’air… J’ai une vie de merde, j’en peux plus plus… J’en peux plus… 

Voilà ce qu’il m’avait balancé au beau milieu de son salon avec les mains nerveusement jointes, le regard perdu sur ses pompes. Assis dans son canapé mou, l'homme est une masse sombre, une boule de souffrance qui s’essuie le nez avec le revers de son pull. Quelques mots maladroits et simples pour me dire que ce soir il n'a pas envie de voir le matin de demain. Je l’ai écouté poser des mots simples sur un mal-être complexe. Je n’ai quasiment rien dit pour laisser le silence marquer le temps qu'il voulait voir s'arrêter. Je me suis sentie impuissante. Je sentais bien qu’il voulait que je l'aide, mais je ne savais pas quoi faire pour le protéger, pour ne pas qu’il se perde à en mourir…


Et puis, j’ai repassé la première, tout en soufflant pour me re-phaser. Souffler pour me remettre à zéro avant d'ouvrir la porte suivante.

Trois rues plus loin, c’était une toute petite vieille dame qui m’attendait pour son aide à la toilette avant d’aller se coucher au chaud sous sa couette. Et alors qu’elle m’accueille toujours à l’entrée de chez elle à moitié pliée sur sa canne, ce soir, elle n’a pas pu bouger de son fauteuil. Fatiguée, ma quasi-centenaire. Épuisée de la vie alors qu’elle me confie qu’elle a l’impression d’en avoir atteint le bout. 
Son médecin a finit de travailler et de toute façon elle ne veut pas que je l’appelle, trop persuadée que les médecins ça n’aime pas les vieilles. Celles qui ont la peau molle et les seins qui tombent aux genoux. Moi elle me dit qu’elle m'aime bien parce que je lui dis souvent que je la trouve jolie « Et c’est important de se savoir belle, quand on ne se voit plus parce qu'on a le nez qui r'garde par terre ! ». Je l’ai aidée à aller se coucher, sans avoir la certitude que je la reverrai la semaine prochaine...


J’ai traversé le bourg pour aller soigner une jeune ado. 

Un pansement tout con, trois fois rien. Mais ce soir, elle est inquiète. Sa grand-mère est couchée au fond de son lit, elle ne va pas bien et elle ne veut pas appeler le médecin. La chimio d’il y a trois jours l’empêche de se lever. Ce soir, elle a de la fièvre, elle a vomi, elle a le ventre dur et tendu. J’ai préféré mettre mon ado de côté pour aller voir mon octogénaire-chouchou. Cette octo-géniale que je tutoie avec affection et qui n’a que le bout du nez qui ressort de dessous la couette. 
Je mets ma main froide sur son front trop chaud. Elle prend ma main dans la sienne et me dit « Tu t’occupes bien de moi ma p’tite infirmière, je suis contente de te voir, comment tu vas ? ». Je lui ai dit que j’irais mieux si elle voulait bien me laisser appeler le médecin, que c'était mignon qu'elle s'inquiète pour moi mais que j'aimerais surtout qu'elle s'inquiète pour elle si elle voulait que j'arrête de m'en faire. Ma jolie-fragile a souri avant de froncer les yeux lorsque j’ai touché son ventre dur. La tension est basse. Je n’aime pas ça. J’ai appelé le SAMU. Je l’ai quittée en lui faisant un au revoir de la main avant de refermer sa chambre. Une pointe est venue se loger dans mon plexus juste en bas de mon cœur lorsque je me suis dit que je ne reverrais peut-être pas le bout de son nez la semaine suivante... 

J’avais 40 minutes de retard et je ne serais payée que 8€80 pour le pansement tout con de cette ado’ et pour la coordination avec les urgences de sa grand-mère…


Dans le patelin d’à côté, j’ai retrouvé ma grognon chronique que je savais agacée de mon retard. Elle m’attendait pour aller se coucher. Assise face à son horloge murale, elle avait le regard fixé sur l’aiguille des secondes et sur celle des minutes qui continuait de bouger alors qu’elle m’attendait. Je le savais. Même pressée par le temps, je n’avais pas envie d’entrer chez elle. Je voulais de la douceur, de la paillette de tendresse... J'ai refermé sa porte derrière moi. Une odeur d’urine et de pâtée pour chat est entrée dans mes narines. J'ai froncé les yeux. 
Je l'ai saluée, elle a soufflé. J'ai fait diversion en lui montrant la rose pâle que j'avais cueillie pour elle ce matin et qui s’était ouverte au contact de l’eau dans le verre à moutarde, elle m'a demandé si j’ai vu l’heure en faisant ce mouvement de menton qui m'indiquait l'horloge...


J'ai retraversé le bourg pour atteindre une autre commune. 

Dans le ciel, j'ai cherché la lune mais il n'y en avait pas. Les lignes blanches défilaient sur la route noire. Le brouillard était épais. J'ai regardé l’heure, mes filles avaient dû terminer leur repas, je n'allais probablement pas pouvoir leur faire leur bisou du soir. 
J’étire les traits de mon visage. Septième jour non-stop, je suis rincée. Ce soir, j'ai remplacé mon collègue qui aurait dû faire la tournée et rien ne se passe bien... D'un coup, j’en ai marre de les voir mourir, de les savoir pressés de mourir. Mes yeux se brouillent et je n’ai pas envie de rentrer. Je voudrais pouvoir me poser tranquillement dans un coin pour pleurer un tout petit peu, sans qu’on me dise que j’en fais trop, sans qu’on me dise que j’ai tout faux. Qu’on me dise que c'est la vie et que des fois, la vie, c'est vraiment mal foutu. J'ai reniflé avant de souffler à fond, trois fois, pour me re-phaser une nouvelle fois.


J’ai ouvert ma fenêtre pour respirer l’air frais. Mes mains sont glacées lorsque je me gare devant la maison de ce dernier patient. 

Un jeune qui veut faire médecine. Il me connaît et il remarque mes traits fatigués. Je lui dis que je ne peux rien lui raconter, que ceux que je soigne peuvent être ses voisins, les grands-parents des amis de ses voisins. Je lui explique que rien n’est rose. Que la vie des gens c’est plutôt un mélange de rouge sang qu'on a parfois envie de faire couler et de ce rose pâle qu’on cueille presque par erreur dans les rosiers de celle qui n’en a rien à faire. Assise en face de lui pour refaire son pansement, je lui ai demandé de me faire une promesse. Il m’a regardé l’air grave en voyant mes sourcils froncés et il m’a promis. Il m’a fait la promesse qu’une fois médecin, il ne serait pas de ceux qui n’aiment pas les vieilles, celles qui ne laissent rien dépasser d'autre qu'un tout petit bout de nez de dessous la couette, celles qui ont le nez qui regarde par terre...

2 commentaires:

C a dit…

"Oh. C'est déjà fini..."
C'est ce que je me suis dit en lisant le tout premier article de ton blog (allez soyons folles je tutoie!) il y a quelques instants. Voilà peut être 5 jours que j'ai découvert cet endroit, grâce aux "yeux d'Olivier", eux même grâce aux precieux conseils d'une prepa ifsi en ligne... Et me voilà depuis à lire frénétiquement matin et soir tes aventures croisant celles de tes patients (c'était un peu boulimique comme comportement...). Alors voilà: merci. Et puis, merci d'avoir réécrit depuis : après le tout premier article du blog, celui du 9 décembre semblait un cadeau de Noël.

christelle a dit…

Mii c est une licorne qui s appelle Chloe. Decedee il y a quelques jours mais encore si presente partout...
Et quelle belle.decouverte elle m'a permis?

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Merci pour le petit mot ! ^^