lundi 14 avril 2014

Il y a des jours où l'on s’en veut d’avoir jugé trop vite.




"Au revoir Madame, à jeudi !". 
C’est avec le sourire que je refermais la porte derrière moi, alors que trente minutes plus tôt, j’attendais, frileuse et sans entrain, qu’elle s’ouvre.

- Mais si rappelez-vous ! Vous êtes venus me voir cet été alors que vous faisiez des remplacements dans le cabinet de la commune d’à côté ! Elle insistait lourdement au moment de la prise de rendez-vous par téléphone : "Bien sûr que je me rappelle de vous Madame… !". De toute évidence ma mémoire était aussi performante que celle d’un poisson rouge et ma franchise touchait le fond de son bocal.

C’est alors qu’en garant ma voiture devant chez elle, j’ai reconnu la sienne : "oh … !".
Dès lors que je comprenais chez qui j’allais intervenir, je me suis dévêtue, laissant mon manteau de cuir et mon écharpe dans la voiture. Ma sacoche dans une main, mon set à pansement dans l’autre, je me tenais dans le froid, devant la porte dont la peinture blanche écaillée laissait apparaitre le marron du dessous. Je grelottais... Et je m'en voulais. Je m’en voulais d’avoir enlevé mon manteau et j’avais peur qu’elle comprenne que je trouvais sa maison sale. 
Car le "oh… !" sorti tout seul de ma bouche, avait fait remonter à la surface le souvenir de ma précédente intervention chez elle : une femme sale, habitant dans un logement sombre et sale, le genre de maison où on ne sait pas où poser son manteau et sa sacoche, le genre d’endroit où on se dit plein de "oh…. !".

Au bruit de la sonnette rauque avait répondu l’aboiement lourd d’un gros chien. De la porte enfin ouverte je n’ai vu, dans un premier temps, que ce gardien à quatre pattes qui, malgré son embonpoint évident, avait réussi à se glisser à l’extérieur : "Au pied !". En plus d’être gros, ce chien mi phoque-mi labrador, semblait sourd. Je ne savais pas si le frisson que je ressentais alors, était dû au froid ou à la truffe froide qui prenait un certain plaisir à me renifler les chevilles.

Sans surprise, j’ai retrouvé la maison dans le même état que je l’avais laissé l’été dernier : sale. A l'image de sa maison qui se dégradait, l’état de santé de sa propriétaire faisait de même : elle avait subit plusieurs opérations, la cicatrisation trainait et j’intervenais pour tenter de freiner les écoulements de ses plaies. 
C'est alors que je lui ai demandé de me raconter son histoire, ses pathologies, ses opérations. Et ce n’est qu’après avoir entendu ses inquiétudes, que je me suis rappelé les trous de cigarettes dans la nappe cirée. J’entendais ses souffrances, et je comprenais le volet toujours mi-fermé du salon et la vaisselle accumulée dans l’évier de la cuisine. J’écoutais la solitude d’une femme orpheline d’une mère et j’imaginai la salissure qu’on ne nettoie plus.  Après avoir vu qui était cette femme, qui elle était vraiment, mon "oh… !" a perdu son point d’exclamation et ma fierté a pris un coup bas.

Même si il est vrai que la prise de conscience ne décolle pas la saleté, et que les remords ne récurent pas la conscience, je me suis promis de ne plus juger aussi vite. Mais je me suis tout de même autorisée à laisser mon cuir dans ma voiture ! 

Il y a des jours où on devrait privilégier les points d’interrogations de nos questions pour éviter les exclamations de nos jugements, afin d'écouter et comprendre en évitant de juger et de se méprendre. 


[ photo de Martine FRANCK (1938-2012) ]

6 commentaires:

Jean-François Verrière a dit…

C'est toujours trés beau, je fais un Oh! d'admiraton

Anonyme a dit…

toujours beaucoup d'émotion à vous lire ,MA CHERE INFIRMIERE

Martine a dit…

l'envers du décor, pas toujours facile...

C'est l'infirmière ! a dit…

merci ^^

C'est l'infirmière ! a dit…

merci cher lecteur anonyme !

C'est l'infirmière ! a dit…

quand on entre dans les chaumières, on entre dans l'intimité des gens, et non, ce n'est pas toujours facile !

Enregistrer un commentaire

Merci pour le petit mot ! ^^