mardi 24 juin 2014

Il y a des jours qui ne devraient pas débuter et d’autres qu’on aimerait voir rapidement se terminer. (épisode 1/2)




Il y a des récits plus difficiles à écrire que d’autres. Parce que je ne sais pas par où commencer. Parce que je ne vois pas comment raconter, sans attrister, et sans choquer. Il y a des journées vraiment difficiles à raconter. 

J’étais réticente à l’idée d’écrire cette histoire, mais le besoin de mettre en avant ces gens, ces patients, toutes ces personnes qui luttent au jour le jour contre la maladie, me pousse à rendre hommage à tous ces combattants, en écrivant. J’avais aussi besoin de vider mon sac, mais pas n’importe comment…  Il m’a fallu du temps. Par où commencer, comment raconter ?


- Monsieur, c’est l’infirmière, pourriez vous vous arranger pour finir plus tôt votre travail ? Je trouve votre femme extrêmement fatiguée… Elle ne va pas bien…


Avant d’appeler le mari de ma patiente, j’étais restée le regard figé sur mon portable, me demandant comment cette journée, qui avait bien commencée, avait pu virer si mal. Pendant plusieurs minutes je tentais de trouver la phrase la plus adaptée pour lui annoncer que sa femme se dégradait... Cette foutu phrase qui allait résonner longtemps dans sa tête. Devant mon manque cruel d’idée, j’avais même tenté des phrases cultes de film, mais elles étaient toutes aussi pathétiques et bêtes. J’avais alors opté pour le simple sous-entendu, les points de suspension, audibles par des silences, devraient suffirent à lui faire comprendre que la situation semblait grave… 
Et puis, si je me trompais ? Elle était peut être simplement fatiguée…

Mais je connaissais très bien cette dame dont je m’occupais depuis des mois. Je l’accompagnais au mieux vers sa fin de vie, tous les jours, matin, midi et soir. Et j’avais ce sale pressentiment qui ne m’avait jamais trahi. Je la sentais au plus mal et j’avais cette petite pointe dans le plexus qui me disait que quelque chose ne tournait pas rond. Je devais au plus vite réadapter ma prise en charge, et cela passait par de nombreux coups de fil : médecin traitant, pharmacie, centre de lutte contre le cancer où elle était suivie.
Mais à chacun appel, je me sentais un peu plus abandonnée : « Je n’ai pas le temps, je ne pourrais venir la voir que demain matin ! », « Il faut que je passe commande des morphiniques, je n’aurais les traitements que demain ! », « Nous n’avons plus de place, si elle devait se faire hospitaliser, se serait sur un brancard aux urgences ! ». La fatigue et le stress cumulés au sentiment d’impuissance que je ressentais, me donnaient envie de pleurer.
Mais son mari venait de rentrer, et je devais faire le point avec lui et lui montrer, avec calme, qu’il pouvait compter sur moi. Il a été très clair et a reformulé son souhait : pas d’hospitalisation. J’allais devoir faire des pieds et des mains pour motiver le médecin à venir la voir dans la journée, pour me donner les moyens de la soulager rapidement.

Ce n’est que quelques heures plus tard que j’ai compris que la situation m’échappait. 

A genoux dans son lit, ma main serrant la sienne, ma voix tentait de calmer sa respiration saccadée. Ses yeux fixaient les miens, elle ne me lâchait pas du regard. Il était tellement serein ce regard, au vu de la situation, ça en était dingue ! J’avais dû mettre des serviettes sous moi pour ne pas me tâcher de sang. Nous utilisions ce que nous avions sous la main pour éponger l’hémorragie qui s’échappait par sa bouche… Les pompiers l’avaient installée allongée sur le côté, elle était calme. J’essuyais sa joue avec une lingette et lui disait combien elle était forte et courageuse. Je lui caressais la main en lui expliquant tout ce qu’on lui faisait. Prise de tension, saturation, aspiration… 

Il est des moments dans la vie où l’espace d’une seconde vous parait durer une éternité. Cette seconde spéciale où vous savez que quelque chose d’important est en train de se jouer, quelque chose qui changera à jamais votre vision de la vie. Cette seconde, je l’ai vécu ce vendredi là.
Ma voix était calme et douce et le "bip-bip" du scop’ rythmait le silence qui enveloppait chacune des personnes présentes. L’arrivée du SAMU semblait à peine relancer le temps qui semblait s’être arrêté à la porte de sa chambre. Tout le monde était serein, y compris ma patiente dont le regard toujours fixé au mien semblait me dire « Regarde moi, ça va aller, ne t’en fait pas ! ». A se demander qui soutenait l’autre dans l’épreuve. Le SAMU a décidé de l’hospitaliser en accord avec le mari, traumatisé à l’idée de devoir revivre cette épreuve à la maison.

Le SAMU refermait le camion de pompier, le mari se tenait auprès de sa femme, et je me trouvais seule dans l’entrée, les mains derrière la tête, défoncée au stress et épuisée d’avoir dû rester calme alors que mes jambes m’ordonnaient de me barrer en courant. Je respirais à fond trois fois, ma façon à moi de me canaliser. A chacune des inspirations lentes censée me calmer, je sentais monter en moi une boule de douleurs et de pleurs que je n'arrivais plus à maitriser. Le médecin du SAMU l’a vu et s’est avancé vers moi :

- Ça va aller ?

Non, ça n’a pas été. Un peu plus tard, à la retombée de l’adrénaline et en repensant à ce que je venais de vivre, j’ai pleuré dans ma voiture, pour la première fois depuis mon installation. J’ai pleuré parce que je ne pensais pas que ça se terminerait comme ça, les mains recouvertes du sang de ma patiente. Parce que j’étais en colère contre le médecin traitant qui avait finit par m’envoyer paitre devant mes nombreux coups de fil. Contre le médecin du centre qui m'avait répondu " Mais que voulez vous que je fasse pour vous ?!", alors que je n'attendais rien pour moi, mais qu'ils fassent tout pour elle... J’ai pleuré parce que je ne comprenais pas qu’on envisage de laisser mourir les gens sur des brancards. Parce que la vie ce n'est pas ça, parce que la mort ne devrait pas approcher comme ça. J’ai pleuré de cette vision d’horreur et de ce regard, ce regard… J’ai pleuré parce qu’à domicile on se sent parfois seule, dans sa voiture.

- Franchement, au vu des moyens que vous aviez, vous avez fait du très bon boulot, en devant gérer le non-professionnalisme de beaucoup trop de monde ! Merci pour elle...

Je ne savais pas si j’avais été une bonne soignante, alors, que depuis des jours, je me démenais pour cette patiente en me donnant l’impression de ne pas être soutenue. J'ai passé la première, et je me suis dirigée vers le patient suivant, un peu amère, franchement triste, et complètement vidée. Mais alors que je commençais à douter de mes aptitudes à accompagner convenablement mes patients en fin de vie, cette phrase m’a permis de me relancer en me donnant envie de continuer à soigner.

Il y a des jours qui n’auraient jamais dû débuter, mais sans lesquels la seconde d’éternité ne nous aurait pas permis de comprendre, que parfois un regard peut tout changer.




[photo : par LaRoseDePetitPrince : http://larosedepetitprince.deviantart.com/art/Le-papillon-de-mort-165286365 ]


A lire également : l'épisode 2/2

 

4 commentaires:

Anonyme a dit…

wahooo respect

Béa a dit…

.....

Anonyme a dit…

C'est vrai qu'à domicile on se sent parfois bien seule.... surtout dans ce genre de situation où il est si facile de dire "non" et de raccrocher ! L'avantage "qu'ils" ont est de ne pas connaitre les patienst réelement, contrairement à nous qui rentrons chez eux et prenons petit à petit une place importante dans leurs vies et leurs coeurs. Ceci dit, mieux vaux s'éteindre entouré de personnes qui nous connaissent et nous apprécient que dans l'anonymat d'une chambre d'hopital, entouré de personnes pour qui vous n'êtes plus qu'un numéro de chambre !

tite marie a dit…

belle histoire =)

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