vendredi 29 août 2014

Je lui ferais presque la bise.


Il y a des maisons dans lesquelles on entre facilement. Des chaumières semblant plus accueillantes. Il y a des patients avec lesquels on aime passer davantage de temps, même si cette idée brise la promesse que je m’étais fixée il y a longtemps. Car il faut bien l’avouer : j’ai des patients avec qui je me lierais bien d’amitié, surtout elle…

- Oooh ! Comme je suis contente de vous revoir, ma p’tite infirmière !

De réponse à mon petit surnom, je suis entrée en lui rendant son grand sourire. C’est le genre de maison où l’on entre par la porte du garage. Toujours ouverte, prête à accueillir le voisin, l’ami, les aller-retours du chien ou l’infirmière venue faire sa visite quotidienne. Ma patiente était dans l’entrée de la cuisine, à peine surprise de mon arrivée tant le canidé, surexcité de me revoir avait prévenu toute la famille. Le mini-chien tournoyait avec joie, lâchant à mes pieds son jouet préféré pour m’inviter à fêter mon retour.
Une fois le rituel du chien expédié, je me dirigeais vers ma patiente pour la saluer, respirant au passage l’odeur si particulière qui habitait cette maison. Je ne m’étais absentée pourtant que quinze jours, le temps de profiter de quelques vacances. Mais la maitresse semblait tout aussi heureuse que son chien à l’idée de me revoir. Et je dois avouer que ce sentiment était partagé.

Il faut dire que cette patiente est spéciale. Elle est entrée rapidement dans la case « chouchou » dont seuls quelques patients ont le privilège ( si tant est que cela en soit un pour eux !).
Les débuts ont pourtant été difficiles tant l’épreuve qu’elle avait à traverser semblait insurmontable. Elle menait d’une poigne de fer un combat contre la récidive de son cancer. Je menais le mien contre les plaies de son sein, deux fois par jour, depuis des mois. Présente depuis le début à ses côtés, je combattais, à ma manière, un peu son cancer. Je la surnommais « ma petite amazone », mais ça, elle ne le savait pas. 

Durant ces heures à se côtoyer l’une et l’autre, nous nous sommes découverts des points communs. Rapidement, les discussions ont été simples et évidentes. Nous avons instauré un petit rituel : prendre un verre de jus de fruits après les pansements du soir avec comme règle absolue, de ne pas parler de la maladie. Cette règle s’est imposée d’elle-même sans que nous ayons eu besoin d’en discuter. Il y a un temps pour tout, voilà tout. 
La plupart du temps, ses filles, deux belles jeunes femmes tout justes sorties de l’adolescence, se joignent à nos conversations. Nous parlons alors météo, du temps pourri et de cette malédiction météorologique touchant chacun de mes repos. Nous critiquons avec plaisir les participants de la téléréalité, du physique improbable de ces blondes plastifiées et de leur langage à en faire pâlir de honte le Ribéry national. Nous nous racontons les coups de foudre ressenti pour nos conjoints, nos grossesses, nos enfants. Toutes ces discussions sont tintées de rires et il est parfois difficile de repartir tant leur présence m’est agréable. Chaque jour, j’entre dans une maison où toute une famille m’attend avec le sourire et un plaisir certain, me donnant le sentiment d’être quelqu’un de spécial.

Alors que je tutoie ses filles en les appelants par leurs prénoms, je persiste à vouvoyer ma patiente en lui donnant du « madame » suivi de son nom. Ce vouvoiement, c’est la dernière barrière qui me reste pour ne pas lui ouvrir totalement mon cœur d’amie. 

- Un jour on ne se verra plus, parce que les soins seront finis… 'Faudra passer prendre un thé de temps en temps hein !

Elle me le rappelle presque chaque jour, tant cette idée semble à la fois l’excitée et l’inquiéter. Et même si je me réjouis de l’imaginer ne plus avoir besoin de mes visites, je suis nostalgique d’avance. Alors forcément, je me questionne.

Je pratique un métier humain qui me demande un investissement moral, presque viscéral dans certains cas. Face à mes patients, je me montre le plus intègre possible. Je ne joue aucun rôle, je ne redeviens pas moi-même une fois ma mallette de soins posée sur la banquette arrière de ma voiture. Alors que dans les services, dans leurs chambres couleur pastel, les patients aux tenues aseptisées ne semblent pas se montrer réellement tels qu’ils sont ; chez eux, j’ai le sentiment que mes patients ne mentent pas. La relation soignant-soigné au domicile est d’une simplicité déconcertante tellement elle est humaine. Elle doit le rester, l’hypocrisie n’y a pas sa place. Alors parfois, de façon inévitable, le temps et les affinités créés des rencontres, et des amitiés se lient avec pudeur et respect.

Aujourd’hui, je lui ai prélevé le bilan pour sa toute dernière chimio’. Alors qu’il y a quelques mois je la préparais à affronter les futures cures, la chute de ses cheveux, les douleurs, l’angoisse des examens et de leurs résultats… Il y aura eu beaucoup d’étapes difficiles à franchir. Autant d’épreuves qui m’auront permis de mieux la connaitre et de me lier à elle d’une certaine manière. Dans un sens, ce cancer, ce crabe, ce petit emmerdeur m’aura permis de franchir la porte du garage pour me permettre de la connaitre. La vie suit parfois un chemin étonnant ! 

Il y a des jours où de belles rencontres naissent de grands malheurs, et où la relation de confiance semble aller au-delà du soin, laissant des amitiés naissantes voir le jour, au fond d’un verre de jus de fruits.

2 commentaires:

ChloéE a dit…

J'aime beaucoup ce texte

Jean-François Verrière a dit…

J'ai connu ces moments de bonheurs , sans les soins, quand j'etais facteur. Merci pour tes écrits

Enregistrer un commentaire

Merci pour le petit mot ! ^^