mercredi 12 novembre 2014

La violence se cache derrière un foulard, un regard ou une porte de maison.




- Mais que voulez vous que je fasse ?!

« Enfuyiez-vous. »

Elle tenait la poignée de la porte qui la séparait de l’extérieur. J’ai posé ma main sur son bras et je lui ai conseillé, je l’ai imploré de partir, de quitter son foyer, sa maison. Elle a levé les yeux vers moi et j’ai compris à son regard qu’elle ne le ferait pas.

Je m’occupais de son mari depuis des mois. Son diabète m’ouvrait la porte de leur maison plusieurs fois par jour. Il y a des foyers desquels il est parfois difficile de repartir tant le temps semble s’y être arrêté. Il existe des maisons où l’on prend plaisir à entrer et où l’on sait que le moment partagé sera agréable. Ce n’était pas le cas ici.


L’atmosphère y était étrange. C’était comme si tous les habitants de ce foyer s’évertuaient à rester droits alors que l’ambiance générale était bancale. J’avais l’étrange impression d‘évoluer au beau milieu d’une série-télé familiale mal jouée. Le seul qui ne semblait pas interpréter de rôle et qui ne se forçait pas était mon patient : il régnait en maitre sur son foyer. 
Il me donnait l’image d’un chef au postérieur bien vissé sur son trône à attendre que l’on daigne répondre à ses exigences. De trône, il n’avait en fait que son canapé duquel il ne bougeait pas, et d’exigences, il en avait de quoi remplir les longues journées de sa femme. 

Sa femme était discrète et agréable. Je ne l’apercevais que furtivement durant mes trois passages journaliers. Je devais, bien souvent guidée par les odeurs d’épices, pousser la porte de la cuisine pour la saluer et l’interrompre dans la réalisation des festins destinés à régaler son roi de mari. Elle était douée en cuisine, elle entretenait plus que bien sa maison, et elle élevait avec amour leur unique fils, véritable petit prince semblant suivre de près les pas de son père. Elle mettait tout en œuvre afin de répondre aux exigences des deux hommes de la maison. Elle ne faisait que ça, parce qu’elle était là pour ça. Parce qu’elle n’avait, selon elle, pas le choix…

Un jour, je l’ai trouvé comme à son habitude dans la cuisine, face à sa gazinière. Elle me tournait le dos et remuait à la cuillère en bois le contenu bouillonnant d’une casserole. Les odeurs de coriandre et de massala se mêlaient à la vapeur qui se dégageait tout autour d’elle. Les murs, les carreaux de la fenêtre semblaient transpirer la douceur sucrée de ses plats. Son tablier autour de la taille, son foulard noué autour de ses cheveux et un léger tissu enroulé grossièrement autour de son cou ne semblaient pas l’incommoder malgré la chaleur étouffante de la pièce. Je l’ai salué. Son visage a esquissé un très léger mouvement pour se retourner vers moi avant d’être avorté par un réflexe, la rappelant à ses plats. Elle ne m’a pas salué, ce n’était pas son habitude, mais je n’ai pas insisté.

Parfois les personnes ont leur mauvais jour, je pensais que c’était son cas. J’entrais alors dans le salon pour jauger l’humeur de son mari, qui, à ma grande surprise ornait un sourire à en faire briller ses molaires. Après m’être enquis de l’état de santé de mon patient je l’ai questionné sur sa femme et mon sentiment qu’elle n’allait pas aussi bien que d’habitude.

- Quoi, elle ? Laissez la, elle boude, elle n’est bonne qu’à ça ! Qu’à ça et à faire à manger, toutes les mêmes ces bonnes femmes !

Je rongeais mon frein depuis le début de la prise en charge, feignant de ne pas entendre ses paroles blessantes envers les femmes, feignant de ne pas entendre son rire gras ponctuer les phrases assassines envers sa femme… Il était horriblement misogyne, égocentré et pervers mais heureusement pour moi, sa cécité l’empêchait de voir les regards noirs qui illustraient chacun de mes silences. 
Pour être honnête, plus les jours avançaient, plus j’avais du mal à prendre du recul et à le supporter. Je me consolais en me disant que j’étais humaine, mais je m’accablais en me disant que j’étais avant tout soignante, et que rien ne m’autorisait à le juger. Mais il y avait les faits, et sa femme en était le stigmate.

J’ai laissé mon patient-roi devant sa télé, passablement énervée. En partant, je suis passée devant la cuisine sans m’arrêter. C’est une fois la main posée sur la poignée de la porte d’entrée, que j’ai ressenti cette petite pointe dans le plexus. Ce petit signe qui vous dit que quelque chose ne tourne pas rond. 
J’ai fais demi-tour, en m’assurant au passage que mon patient était trop occupé pour me voir revenir, et je suis entrée dans la cuisine. Au bruit de l’ouverture de la porte elle a sursauté, j’aurai dû frapper. Je me rappellerai toujours de ses yeux, probablement destinés à son mari entré dans son dos sans prévenir. De la terreur. J’y ai vu de la terreur.  

Ça a duré une demi-seconde, c’était effroyable. Elle a vu à mes yeux que j’avais lu dans les siens. Les larmes se sont mises à couler, silencieuses. Le silence s’imposait de lui-même. Entre ces murs elle ne pouvait pas parler.

- Vous avez bien du courrier à aller chercher ?

C’est avec cette phrase que nous nous sommes retrouvées dans le hall, près des boites aux lettres. Elle m’a raconté son mariage forcé à 16 ans, et comment elle avait dû quitter sa famille de bédouins pour aller rejoindre un mari de 30 ans son ainé, déjà marié. Elle m’a raconté l’arrivée dans ce pays qu’elle ne connaissait pas et dont elle ne parlait pas la langue, son illettrisme, son manque d’argent et le temps qui passe. Elle m’a raconté les humiliations, les privations, les violences… A ce dernier mot, j’ai baissé les yeux sur le foulard qui entourait son cou : un petit bout d’hématome dépassait du tissu. Je lui ai demandé si c’était lui ; elle m’a répondu avec le détachement d’une phrase qui a déjà été dite : cette nuit j’ai cru qu’il allait me tuer.

Dans ma tête ça a été le trou noir, le vide. J’étais bouleversée par son histoire, bouleversée de ce qui pouvait se passer derrière les portes de certains immeubles, bouleversée de n’avoir rien vu. Elle ne voulait pas porter plainte. Elle ne pouvait pas faire appel à la famille de peur que cela se retourne contre elle. Elle pensait qu’elle encourait plus de risque à passer la porte d’entrée et à s’enfuir qu’à subir les humeurs perverses de son mari. Elle m’a demandé ne de rien entreprendre contre lui.

Le soir, à mon retour chez eux, je lui ai donné discrètement un papier avec les noms d’associations locales capables de lui venir en aide et ceux de professionnels tous près de chez elle. Mais aussi longtemps que je me suis occupée d’eux, elle n’a jamais pris la fuite. Nous nous sommes donné d’autres rendez-vous auprès des boites aux lettres, pour parler de lui et souvent de rien. Un jour, j’ai dû quitter ce secteur de soins. Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’elle avait fui avec son jeune fils vers la capitale. Elle a quitté son mari, il est décédé quelques temps plus tard, seul. Elle a hérité de sa fortune.

Il y a des jours où la violence est bien ancrée, se cachant entre les murs pour emprisonner davantage ceux qui la subissent et où il suffit d’une porte entre-ouverte et de temps pour s’offrir une liberté, que l’on ne croyait pas mérité.

3 commentaires:

Émilie S. a dit…

C'est terrible et on se sent si impuissant... Très beau récit, plein de sensibilité. Merci :)

C'est l'infirmière ! a dit…

Merci ^^

Anonyme a dit…

pffff

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Merci pour le petit mot ! ^^