samedi 12 mars 2016

Appelez-moi Sarah : Princesse Sarah.





- Nooooon, c’est pas comme ça qu’il faut faire ! Pousse-toi et regarde-moi faire…

Son coup de cul m’expédia direct à l’autre bout du lit de ma patiente encore garrotée. 

Elle, c’était « Lavinia ». Mais en fait ce n’était pas vraiment son prénom. C’était une infirmière de soins intensifs qui m’encadrait pendant ce stage de deuxième année. Une qui avait de la bouteille, une qui savait y faire. Elle était minuscule malgré les talons de ses sabots blancs sur lesquels retombaient trois tours d’ourlets de ce pantalon blanc décidément trop grands pour ses jambes, décidément trop petites. Aussi haute qu’elle était large, ma tutrice était imposante dans tous les sens du terme et sa grande gueule était proportionnelle à son tour de taille. 

Elle se mit au travail pour rattraper mon erreur. Retirant légèrement l’aiguille à ailette que je venais d’enfoncer dans le pli du coude de la vieille patiente. La replaçant quelques degrés à gauche puis un tout petit peu à droite et le sang se mit à jaillir dans le tube : « Lavinia : 1 – L’étudiante-penaude-qui-regarde-ses-crocs-au-bout-du-lit : 0 ». 
Je me suis excusée, espérant entendre de sa bouche à elle que « ça arrivait » que ce n’était « pas grave ». Mais je ne reçus comme réponse que ce coup de cul magistral. La vieille dame esquissa un sourire fatigué me disant que ce n’était pas grave et que ça arrivait. Elle devait lire dans ma tête ou voir la déception dans mes yeux pour avoir su trouver les mots justes… 

Cette infirmière était une référence dans le service, et je voulais qu’elle soit ma référence à moi. Mais avec elle, l’apprentissage des soins infirmiers était dur et sa pédagogie ressemblait en tout point à un épisode de Princesse Sarah avec ma tutrice dans le rôle de la méchante blonde humiliante et hautaine. 

Pour ceux qui n’ont pas eu cette chance de grandir dans les années 80 et qui n’ont pas été éduqué par Corbier et toute l’équipe du club Dorothée, je vous fais un petit rappel. "Princesse Sarah" était un dessin animé vachement triste qui racontait l’histoire d’une petite fille super riche qui se retrouvait orpheline, pauvre et servante (genre, c’est la mouise) dans une école pour petites bourges. Sarah était contrainte d’être le sous-fifre de toute cette communauté de mini-pétasses habillées de dentelles et surtout de leur chef super-manipulatrice, super-méchante et super-blonde : Lavinia (Et genre là, c’est la mouise pendant au moins six saisons). 


Ma « Lavinia » à moi c’était ma tutrice, ma méchante blonde, bien que son mini-chignon perché à hauteur de mon nez tirait davantage sur le roux délavé. Moi, j’étais la Princesse Sarah, celle qui en chie, celle qui pleure, celle qui semble ne jamais rien réussir à part se foutre davantage dans la merde. Je ne vivais pas dans une chambre de bonne miteuse bien que le vestiaire dans lequel je me changeais tôt le matin sentait l’humidité et me faisait battre des records de vitesse de déshabillage-rhabillage. Je n’étais habituellement pas du genre à me laisser faire mais ma position de stagiaire-qui-ne-sait-rien-faire ne me donnait pas vraiment l’occasion de pouvoir me défendre. 
« Lavinia » passait son temps à relever mon incompétence et pointait d’un doigt accusateur chacun de mes manquements. Comme si elle voulait souligner par un trait de doigt imaginaire ce que je ne savais pas aussi bien faire qu’elle. Elle ne cessait de répéter « qu’il fallait d’abord s’appliquer pour pouvoir ensuite s’impliquer » et qu’il était plus utile « d'avoir du doigté au bout de la main qu’un sourire sur le bout des lèvres ». 

Pour être honnête, je trouvais ses réflexions toutes aussi cons les unes que les autres tant elles semblaient tout droit sorti d’un manuel d’éducation canine. Je me demandais à chaque fois à qu’elle moment allait me demander de m’asseoir avant de me poser sur le museau un petit gâteau en me demandant de ne pas bouger. Elle était là pour me former et m’en faire chier. J’étais là pour être formée et en chier. C’était comme ça. 
Et ce matin là, je n'avais pas réussi à piquer la veine toute molle de ma patiente. La veille j’avais soi-disant loupé une sous-cut’ d’anticoagulant parce que je n’avais pas fais LE pli de peau comme ELLE l’entendait. J’avais foiré l’asepsie d’un pansement, le lavage de ma main droite, l’enchainement d’un tube rouge plutôt qu’un tube bleu pour une prise de sang (que j’avais enfin réussi) et j’avais raté le transfert d’un patient vers le service de radiologie parce que je m’étais perdue en partant du mauvais côté. Parce qu’en plus de ne pas être douée en soins, j’avais le sens d’orientation d’un pigeon mort : Princesse-Sarah-Power !

Je ne sais pas vous, mais j’ai souvent eu envie d’engueuler Princesse Sarah en la regardant à la télé : « Mais pourquoi tu te bouges pas pour te casser de là ?! », « Mais pourquoi tu lui fais pas bouffer sa tignasse blonde à la Lavinia ? », « Mais pourquoi tu sembles tout accepter comme si c’était presque de ta faute ?! ». C'était tout simplement parce que Sarah avait un gros problème. 
Attention, la théorie qui suit m’a pris plus de vingt ans de réflexion : Elle ne voulait pas ouvrir sa gueule parce qu’elle avait besoin d’être aimé de l’autre. Ce jour là, contrainte de rester à l’autre bout du lit à regarder mes crocs-coccinelles alors que je voyais « Lavinia » s’extasier d’avoir réussi ma prise de sang, j’ai compris que je ne valais pas mieux que Princesse Sarah.

Parce que j’aimais ce que j’apprenais à l’IFSI même si je ne comprenais pas tout. Parce que j’adorais soigner les patients même si je foirais leur prise de sang. Parce que je voulais apprendre de celles qui étaient infirmières même si cela devait passer par des coups de cul me projetant à l’autre bout du lit… Je voulais être infirmière et je voulais être aimée et reconnue de celles qui avaient le diplôme sous le coude et la dextérité au bout des doigts. 

Mon salut arriva grâce à un planning mal organisé obligeant ma « Lavinia » à prendre des congés en urgence lui imposant alors de me confier à l’une de ses jeunes collègues fraichement sortie de l’école. Elle me laissait des responsabilités incroyables et des soins mémorables. C’est ainsi que je me retrouvais l’aiguille hésitante à prélever le deuxième bilan de cette petite dame que j’avais foiré la première fois. J’ai repensé à ma « Lavernia », à son coup de cul et j’ai regardé mes crocs à nouveau… L’hésitation me faisait trembler et le sang ne montait pas dans le tube. Je m’excusais, disant à la vieille dame que j’allais chercher un peu la veine. Elle a tourné vers moi son visage fatigué et son large sourire à peine obscurci par un trou qui aurait dû abriter au moins trois dents : « Allez-y, ça m’dérange pas, vous avez la main douce »... Quelques degrés à droite et un tout petit peu à gauche et le sang se mis à jaillir dans le tube : VICTOIRE !

J’ai demandé à ma patiente si je ne lui avais pas fais trop mal. La vieille dame a répondu ce genre de phrase incroyable de spontanéité qui te fait dire que tu ne seras plus jamais vraiment la même après l’avoir entendu : 

- Si. J’ai eu mal depuis le début. Mais si je vous l’avais dis vous n’auriez pas réussi ma prise de sang. Vous êtes le genre de personne à qui il faut savoir mentir de temps en temps pour leur redonner confiance, c’est tout… 

Ma première réaction a été de me dire qu’elle avait voulu mettre toutes les chances de son côté pour que j’arrête de foirer ses bilans sang. Et puis elle a rajouté ses quelques mots :

- … Ma petite-fille est comme vous ! 

Elle s’était mis à ma place, ou à la place de sa petite-fille qui aurait pu être à ma place, vous me suivez ? Il s’avérait en fait que cette vieille dame avait une petite-fille étudiante infirmière en première année dans une autre ville et qu’elle était également une Princesse Sarah en puissance. Je l’ai appris simplement en discutant avec elle le temps de remplir la paperasse de mon bilan sang…

Alors que j’étais obnubilée par ma propre réussite, par le besoin de reconnaissance des autres soignants j’avais oublié le plus important : rien ne sert de soigner les patients si le but est de plaire à tout prix à l’autre. L’important est de rester intègre, d’accepter ses erreurs sans pour autant tolérer d'être rabaissée.
J'ai décidé de laisser Princesse Sarah au pied de ce lit et j’ai refermé la porte en saluant cette vieille dame qui n’a surement pas eu idée à quel point elle avait pu m’aider à devenir une meilleure soignante.



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