samedi 11 juin 2016

Bonne-Humeur, cette covoitureuse à qui j'ai parfois envie de casser la tête.







Tous les matins je m’efforce d’aller travailler avec "Bonne-Humeur". 

Bonne-Humeur, c’est la nana qui te colle à la peau, souvent dans ton dos et qui te parle très fort à l’oreille avec sa voix de crécelle : « Allez quoi ! Souris bordel, tu vas quand même pas faire la gueule jusqu’à Nöel ! ». Ouais, Bonne-Humeur, des fois, j’ai envie de lui casser la tête. Surtout les matins où c’est sa pote "J’ai-Pas-Envie" qui te colle au train, elle-même trop souvent accompagné de "J’ai-Mal-Au-Dos", la sœur de "Pfff", la petite dernière de la famille, un poil agaçante.


Bonne-Humeur c’est celle qui grimpe joyeusement avec toi dans la voiture toute heureuse de partir bosser. Parce que ce matin elle a trouvé que le lever de soleil était chouette, parce qu’elle roule avec les fenêtres ouvertes pour sentir l’air frais, parce qu’elle trouve que dehors, ça sent bon le foin. Tout est prétexte pour sourire. Elle est le genre de petite voix simple et pleine de fraicheur qui se dit souvent que les petits-rien font les grands-tout. Bonne-Humeur est naïve... Ou sourde. Enfin, nous dirons qu’elle a l’oreille sélective et qu’elle essaie de ne pas prêter attention à ce qui pourrait nuire à son petit monde. Elle écoute toujours la musique fort dans la voiture parce qu’elle trouve chouette de voir défiler le paysage et les gens qui marchent en donnant cette impression d‘être au beau milieu d’un clip.


Bonne-Humeur c’est la nana imperturbable qui maintient un faciès stoïque face à ce patient qui lui reproche dix minutes d’un retard relatif simplement parce qu’elle sait que deux rues plus loin se trouve sa patiente-chouchou : le rayon de soleil dans sa tournée de soins. Cette gentille patiente qui se fout du retard ou de l’avance, celle qui garde toujours le sourire et qui lui cueille des fleurs sauvages dans son jardin. Cette dame qui se promène avec sa Vieille-Pote-Bonne-Humeur collée dans son dos depuis plus de 87 ans. 
Bonne-Humeur le sait, et elle se nourrit sans retenue de ces gens là, de ces « patients ressources ». Ceux qui te permettent de faire le plein d’envie tout en te délestant des patients toxiques souvent accompagnés de la petite sœur "Pfff".


Bonne-Humeur, même si elle m’énerve parfois, c’est une nana que j’aime bien et qui m’est fidèle. Je la retrouve avec plaisir presque tous les jours… Sauf ce matin. 



J’ai eu beau chercher Bonne-Humeur partout, elle n’était pas sur le siège passager de ma voiture. Elle qui d’habitude monte le son de ma radio en balançant « Cheap And Cheerful » de The Kills (ouais, ma Bonne-Humeur à moi, elle est rock) avait déserté ma tête ce matin. Pas envie de démarrer la voiture. Pas de musique cool dans l’habitacle. Un silence qui endort. Un agenda ouvert sur mes genoux et la vue de la matinée de soins qui m’attendait avec l’incertitude qui l’accompagnait de ne pas réussir à caser tous mes patients à temps en imaginant agacée tous ces « Vous êtes en retard ! » que j’allais devoir supporter. Un « Pfff » résonna tout près de mon oreille. 


La "Petite-Pfff" avait pris place sur le siège passager de ma voiture et s’amusait à crier à tue-tête, ce son agaçant, ce son de pas-envie. La prochaine fois, je l’attache dans le siège auto de ma fille et je l’abandonne dans une forêt… Mais en attendant, j’allais devoir faire avec et imaginer ce que Bonne-Humeur m’aurait dit : « On s’en fout, fais ce que tu peux. Jamais personne ne te reprochera d’avoir fait de ton mieux. Ou alors ce sont des cons, et là, on y peut pas grand-chose ! ». 


Tout en roulant, je programmais mentalement ma tournée de bourrin en priorisant les patients les plus urgents. En fonction du type de soins, de leur départ au travail ou de leur consultation médicale tout en imaginant, façon Google-Map, quels chemins j’allais pouvoir emprunter pour économiser du carburant. Une sorte de Rubik’s Cub du soin que j’avais jamais vraiment réussi à combiner dans les règles de l’art parce qu’il y avait toujours plusieurs faces qui déconnaient…


-       Ça vient pas ?

Lui, c’était le patient hyper anxieux. 
Un quinqua’ qui était accompagné de son pote "Ras-Le-Bol" depuis quelques jours et qui avait mon aiguille plantée dans le pli de son coude. Il attendait avec une impatience teintée d’angoisse que je lui dise « C’est bon, J’ai finis la prise de sang ! ». Mais voilà, j’avais beau retirer, tourner un degré à droite puis un peu à gauche, le sang venait avec toute la rapidité de la plus arthrosique de mes vieilles patientes, c’était affligeant.  Je lui ai expliqué que les grosses veines n’étaient pas forcément extraordinaires, que c’était un peu comme de la plomberie et qu’il fallait mieux un tuyau plus petit pour avoir plus de débit. Il a relevé les yeux vers moi et j’ai vu ce regard de gamin-malicieux juste avant de me dire : 

-      En fait c’est pas la taille qui compte… ‘Faut que je le dise à ma femme…


Mon patient n’était pas accompagné de sa Bonne-humeur à lui ce matin là, mais de son pote "Elle-Est-Bien-Bonne", un proche cousin de "T’es-Lourd" : « En fait, quand c’est trop petit, c’est pas beaucoup mieux hein ! On sent rien, y’a rien qui vient… Et au final aucun des deux n’est satisfait ! ». 
Nous avons souris comme deux ado’ attardés devant cette blague à double sens dont on n’était pas peu fier. 


En repartant je lui ai serré la main, sa Bonne-Humeur était revenue et il avait fait réapparaitre la mienne. J’ai refermé la porte de ma voiture, j’ai monté le son de ma radio et j'ai continué ma tournée de soins accompagné de la meilleure des covoitureuses-rockeuse qu’une infirmière libérale puisse rêvée. Let’s Rock. 
Parfois les patients nous délestent des sentiments de tristesse et de solitude dont on a du mal à se défaire une fois garé devant notre maison. Mais de tous les sentiments de mes patients, la Bonne-Humeur reste celle que je préfère car elle me rappellent alors que la mienne n'est jamais très loin !

[ photo de  Andrew b Myers ]

4 commentaires:

jeanpierre carricondo a dit…

Comme dirait ACDC "if you want blood you've got it "!...

Anonyme a dit…

Mais bien sûr c'est exactement ça ! Je termine ma tournée du dimanche et par la même ton article que j'ai lu entre deux, il m'aura fait la matinée ! Et maintenant dès que je dis à l'interphone "c'est l'infirmière ! "Je pense à toi ! Tu es ma miss bonne humeur du jour car la pluie et le dimanche aidant j'étais plutôt accompagné de miss ronchon ce matin ! Bise. Justine

Anonyme a dit…

Bonjour,je suis actuellement étudiante en soins infirmiers de première année (j'ai 19 ans) et votre témoignage m'a beaucoup émue:votre générosité,votre sincérité,votre dévouement,votre patience et l'amour du métier qui vous anime.
Aussi,avant de voir ce film je me disais que je ne serai JAMAIS infirmière libérale maaiis...finalement
ça me tente bien:la liberté d'organiser sa journée de travail comme on le souhaite,le fait de ne pas avoir à supporter les collègues désagréables,le contact très privilégié avec les patients,...
Alors merci à vous Charline et merci aux autres infirmiers d'avoir pris le temps (siiii précieux quand on est soignant!) et d'avoir partagé votre passion pour ce beau métier.
Ce reportage m'a encore plus conforté dans mon projet de devenir IDE et donc de poursuivre mes études.
Je vous souhaite une très belle continuation à vous,à votre famille et à vos patients!
Anissa

frangine du nord a dit…

je vais essayer de privilegier la copine bonne humeur en voiture avec moi, la plupart du temps, elle y est, mais miss ronchon n'est pas loin....merci encore de ton partage et gros bisous
vivement le retour du soleil, car miss bonne humeur commence a en avoir besoin
vero59

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