lundi 29 août 2016

La vérité est au fond du verre.





En ouvrant le portillon au bois écaillé, j’écartais gentiment l’imposant molosse qui me barrait l’entrée. Il ne semblait pas m’avoir oublié malgré l’année passée depuis le dernier soin fait à sa maitresse. Je caressais son museau plissé en prenant bien garde d’éviter la bave. Je n’ai jamais compris comment cette vieille patiente pouvait réussir à se faire obéir de cette masse de muscle.


- Entrez ! J’vous fais chauffer un café ou vous allez encore me dire que vous préférez un verre de jus d’orange ?


Le jus d’orange ira très bien. La toute petite vieille dame, aussi haute que large faisait des allers-retours entre le salon où je préparais mon matériel et sa cuisine dont elle ne ramenait à chaque fois qu’une seule chose, comme pour gagner du temps sur le soin, sur le temps que j’avais à lui accorder.

Un aller dans la cuisine pour chercher sa tasse de café, un retour dans le salon pour me dire que la dernière année s’était bien passée. Un aller vers le frigo pour chercher mon verre de jus d’orange, un retour près de la nappe cirée pour me dire que si je n’entendais pas parler d’elle c’est que tout allait bien. « Moins on vous voit, et mieux on se porte hein ? C’est ça que vous me dites à chaque fois non ? Des p’tits sablés ? Non ? Si ! Allez, des p’tit sablés bretons… ». Un aller vers le placard pour y chercher une boite en métal pleine de ces sablés qu’aurait adoré ma grand-mère et puis un retour vers sa chaise en osier au coussin tout mou, sans un mot mais avec ce tout petit soupir. Presque inaudible, mais qui était parvenu jusqu’à mes oreilles. Un petit souffle de trois fois rien. 


Des patients qui soufflent j’en entends toute la journée, et pas seulement les jours de grands vents. Il y a celui qui souffle parce qu’il a chaud et qui soufflera d’avoir trop froid dans quelques mois. Il y a celle qui souffle son ennui mais qui souffle encore plus quand je lui demande de quoi elle a envie. Il y a celui qui souffle de souffrir, parce que la douleur se passe parfois de mot. Et il y avait celle qui ouvrait ce matin-là sa boite de gâteaux et qui a soufflé, trois fois rien, un tout petit peu de rien.


- Et sinon, comment va votre cœur ?


« Oh lui, il fait toujours des siennes, mais le docteur m’a donné un traitement alors ça va. ». J’ai souri. Elle a rempli mon verre de cantine avec ce jus d’orange à base de concentré premier prix.


- Je ne parlais pas du cœur organique, mais de votre cœur d’âme, comment allez-vous ? La toute petite vieille dame s’est retirée au fond de sa chaise en triturant ses doigts. 

Elle paraissait encore plus petite : « J’ai perdu ma copine vous savez. Plus de cinquante ans qu’on se connaissait vous imaginez... On s’était perdu de vu avec nos maris et nos enfants. Et puis le veuvage et les gosses qui grandissent nous avaient fait déménager pour finalement nous retrouver voisines. Nos jardins n’étaient séparés que par une haie et nos chiens jouaient ensemble à travers le portail qui nous permettait d’aller chez l’une ou chez l’autre… Ça fait déjà deux mois… ».

jeudi 25 août 2016

Coup de gueule infi' #19 : "Combien faudra-t-il de morts Marisol ?"




Bonjour Marisol, comment vas-tu ?

Oui, tu remarqueras que je te tutoie et que je m’inquiète de ton état. Un peu comme je le fais avec mes patients, ceux que j’apprécie bien. Mais ce n’est pas vraiment la sympathie qui me fait te dire « tu », c’est plutôt l’émotion qui me ferait oublier le protocole tu vois. Je me dis qu’en te tutoyant et en te demandant comment tu vas, tu t’intéresseras enfin à moi, enfin à nous, les infirmiers. Je t’imagine déjà lever les yeux vers les moulures du plafond blanc de ton bureau en te disant surement « Mais qu’est-ce qu’ils ont encore ? Pourquoi vont-ils râler cette fois ? ». Pour trois fois rien, je te rassure… Enfin juste pour deux trois morts, cinq pour être précis.


Je viens de passer sur ton compte Twitter et tu sembles toute peinée du décès de Sonia Rykiel. C’est vrai que c’était une chouette nana qui a sacrément œuvré pour la mode en France et j’aurais vraiment adoré qu’elle fasse quelque chose pour nos blouses blanches mal taillées et pour ce code barre ingrat qu’ils persistent à nous coller sur le haut de nos pantalons à l’élastique trop serré. Mais Madame Rykiel avait d’autres préoccupations dans son milieu de la mode, un peu comme toi dans ton ministère… 


13 juin, 24 juin, 5 juillet, 23 juillet, 13 août… 

Ce ne sont pas les dates de sortie de Pokemon Go, celle de la détérioration des baies vitrées de l’hôpital Necker ou encore celle de l’arrivée sur nos plages du Burkini qui avaient réveillé chez toi un réel intérêt, non. A ces dates, cinq infirmiers se sont « simplement » donné la mort, trois fois rien. 
Je dis « simplement » parce que ça ne t’a vraisemblablement pas touché, enfin pas au point d’en faire un Twitt’ de 140 caractères en tout cas. Ils se sont suicidés parce que leurs conditions de travail étaient telles qu’il leur était devenu inenvisageable de continuer de soigner, et de vivre. Et ils en sont mort, cinq fois cet été. Cinq morts Marisol. Ils ne s’appelaient pas Sonia, on ne connait d’ailleurs pas leur prénom, c’était simplement des soignants, des blouses blanches mal taillées. 

vendredi 5 août 2016

21 jours, 49 h et 2254 kms : c'est la quille !





21 jours et 21 sonneries qui ont réveillés mes oreilles chaque matin avec toute la douceur d’une caresse au papier de verre. 21 « Pfff ! » dans le miroir de la salle de bain en regardant ma trogne, autant de chignons ratés et terminés en queue de cheval, autant de thés-hyper-infusés-ébouillantés à peine entamé et transvasé illico dans mon canard en plastique pour être bu froid pendant ma tournée du matin.


21 jours et 42 tournées de soins identiques et différentes à la fois, matin et soir. Des centaines et des centaines de soins, autant de « Bonjour ! », de « Au revoir à demain ! ». Des milliers de frictions de mains à la solution hydro-alcoolique qui me rappellent à chaque fois que je me suis coupé en ouvrant mon courrier de l’URSSAF.


42 tournées 49 h passées dans ma voiture pour me rendre chez mes patients, chez mes gens. Des portes ouvertes, des jardins fleuris, des odeurs de barbecue, des enfants qui jouent dans les jardins. Des patients contents de me voir et qui comptent, bien malgré moi, les jours qu’il me reste à travailler. Des décès, trop de décès en si peu de jours. Des funérailles, des fleurs et quelques larmes. Des rencontres incroyables et la crainte de voir certains de mes « vieux-chouchous » décéder pendant mes congés...


49 h derrière le volant et 2254 kms de routes avalées pour aller soigner. Des virages, beaucoup de virages. De la brume tôt le matin, des vaches et des bottes de paille dans les champs. Des lunettes de soleil, des débardeurs et mon bras sorti par la fenêtre que je balance comme une aile d’oiseau, comme une enfant. Des fossés approchés d’un peu trop près pour laisser passer les tracteurs, des heures à pester contre les cyclistes qui ne se rangent pas, contre les voiturettes qui n’avancent pas, contre le temps qui lui avance trop vite, contre le canard en plastique plein de thé-toujours-trop-chaud qui s’est renversé entre mes cuisses, contre le manque de réseau sans même une p*tain de barre pour appeler mon répondeur qui sonne encore et encore...


Je ferme mon cabinet et je remonte une toute dernière fois dans ma voiture. Je souffle, j'ai mal en bas du dos. Je détache mes cheveux. Je remets mes bagues oubliées dans le fond de ma poche depuis tout ce temps. Ces petits rituels tout con qui me font dire que j’ai presque finis, encore quelques papiers, encore quelques courriers. 21 jours. 21 jours non-stop et maintenant que je suis posée je ne me sens même pas en vacances. Trop crevée. Je vais probablement attendre d'être couchée pour débriefer avec moi-même des 21 dernières journées et me rendre compte à 23h que « Merde ! J'ai pas pensé à écouter mon répondeur ! ».

M'enfin... C'est la quille... Pendant 21 jours !

lundi 1 août 2016

Salut, ciao, bye… Au revoir Madame.



- Profitez de votre hospitalisation pour bien vous reposer… 


La vieille dame n’a pas voulu me rendre ma main. Elle a posé son autre main pour tenir la mienne jointe entre les deux siennes. Assise sur sa chaise en paille elle a levé sur moi ses jolis yeux bleus délavés par les années : « Merci, merci, merci… Pour votre gentillesse, vous êtes gentilles, vraiment gentille… ». Et puis la porte d’entrée s’est ouverte. 

L’ambulancier, qui poussait devant lui son lourd brancard, venait de passer la porte de sa maison. En tapant dans l’escalier en bois il y avait eu ce bruit froid et métallique qui avait détourné les yeux de ma vieille patiente des miens. 
Dans l’entrée, un immense brancard l’attendait. Deux draps jaunes pales encore pliés allaient bientôt emmitoufler son tout petit corps maigre et épuisé. Aujourd’hui, elle allait quitter sa maison pour de bon. Parce qu’elle n’avait plus la force de lutter, parce que plus aucun sourire ne relevait les deux coins de sa bouche ridée, parce qu’elle s’était résigné sans vraiment avoir le choix :


- … Les ambulanciers sont arrivés, je dois vous laisser partir. 



Et là je dois vous avouer : j’ai un problème. Je suis des plus nulles pour dire « Au revoir ! ». 

Enfin, je veux dire, je n’ai aucun problème avec l’ « Au revoir » classique à la caissière ou à celui de fin de soirée quand on sait qu’on reverra les gens une prochaine fois. Mon problème à moi, c’est que je déteste profondément les Adieux. Parce que quand on aime les gens, on veut forcément, et par tous les moyens les revoir.  


Du coup, je déteste chercher mes mots pour un « A bientôt ! » qui pue le « A jamais ! ». Je m’agace moi-même de ne pas trouver la formule géniale qui détend ou la phrase qui fait rire pour laisser un souvenir joyeux dans ce qui ne l’est pas. Je me trouve cruche de parfois retenir une larme que je refuse de voir tomber ou de garder au bord des lèvres des mots d’Amour que mon éthique professionnelle refuserait de laisser parler.


Parce qu’il y a des « Au revoir » vraiment difficiles à prononcer… 


Heureusement, il y en a des plus faciles. 
Il y a le classique, simple et rapide « Au revoir ! » au patient qu’on vient de prélever et qu’on raccompagne à la porte de son cabinet. Il y a l’interminable « Bon, bah… C’est pas tout hein mais il faut que j’y aille vraiment… Au revoir… Je vais devoir y aller… Vraiment là… Au revoir… » alors qu’on essai désespérément de s’extraire de la maison de cette vieille dame veuve depuis longtemps, qui a perdu son mari mais pas sa langue et qui continue de vous parler alors que vous avez mis votre ceinture de sécurité, claqué votre portière et qui semble continuer de discuter alors que vous avez tourné au bout de la rue. 
Il y a le redondant « Au revoir ! » qu’on répète tous les jours depuis des années aux même patients semblant à peine fatigués de savoir qu’on leur dira également « Bonjour ! » le lendemain matin encore et toujours. Il y a le « Au revoir, je ne vous dis surtout pas à bientôt ! » et le clin d’œil qui va avec alors que cette femme qu’on dit stérile et qui vient de subir un nombre incalculable d’injections se dit que de ne plus me revoir sera le signe qu’un enfant naitra bientôt, enfin. 

Et puis il y a ce matin…