mercredi 26 février 2014

Dire que " ça va aller " est tout simplement impossible.




La toute petite dame est agitée et un peu débraillée sur le pas de sa porte ce matin : « oh, vous êtes là, mais j’allais aller chercher mon courrier ! ». Elle avait sa clé à la main et les larmes aux yeux. Je l’invite à rester au chaud et sors ma casquette de factrice.

Je la suis jusqu’à son salon. Elle traine des pieds alors que ce n’est pas son habitude, sa chemise sort de son pantalon et elle a l’air négligée alors qu’elle est d'ordinaire coquette. Dans la maison ça ne sent pas le parfum et il y a des miettes plein la table alors que le petit dèj’ est digéré depuis longtemps.

Pas besoin de sortir ma casquette de voyante pour voir que ça ne va pas. Je viens pour la vacciner contre la grippe, mais l’invite d’abord à me parler : « Madame mon Mari va mourir. C’est la fin. ». Vu son désarroi je me demande de quelle fin elle me parle. Il y a deux mois, elle m’avait bien raconté le cancer du colon de son mari, son hospitalisation… Mais ça a l’air plus grave.
« Madame, ils ont dit qu’ils allaient le mettre en service ''pagniatif'' », ça veut dire quoi Madame ? ». J’ai expliqué calmement, en m’asseyant en face d’elle, avec des mots parfois douloureux à entendre, mais choisi avec tact. Je prenais le temps de réfléchir chacune de mes phrases pour expliquer sans choquer, pour expliquer sans mentir. Tenter de dédiaboliser ce terme de « palliatif » qui fait froid dans le dos, ce mot qui pu la mort et qui résonne creux.
Ce qui l’inquiète c’est l’après « moi j’y connais rien, y’a jamais eu de mort chez moi, c’est mon Mari qui s’occupe des papiers, je sais même pas ce que je dois faire une fois qu’il… une fois que… ». Elle s’effondre. Je lui explique, qu’elle verra le moment venu, que ce qui importe pour l’instant c’est d’accompagner son mari dans sa fin de vie, mais ça l’angoisse. Ça l’angoisse de ne pas savoir ce qu’il va devenir après. Alors je sors ma casquette d’ancienne assistante funéraire. Et je lui explique, dans les grandes lignes, avec ma voix calme.

Cette voix, je ne la sors que dans les cas extrêmes. Elle est assez étonnante cette voix. Dans diverses situations elle m’a permis d’apaiser les tensions, d’écouter l’inquiétude, de rassurer les peurs, de calmer les colères. Moi qui parle habituellement vite, pas toujours dans un bon français, cette voix là m’étonne. Et ça lui fait du bien à la petite dame.

Ce jour là, j’ai eu le nez fin de me garder ce soin en fin de tournée, car je suis restée une heure à l’écouter parler d’elle, de lui et d’eux. A me montrer les dernières chaussures que lui avait offert « l’Amour de sa vie ». A l’entendre me dire que ces 54 années auprès de lui avaient été trop courtes et qu’à ces côtés elle avait l’impression d’avoir 20 ans, mais que maintenant elle ressentait le poids de ces 84.

On peut toujours dire que les infirmières libérales ont un rapport particulier avec l’argent sortant du porte-monnaie de leurs patients. Ce matin là, cette petite dame m’a rapporté 6€30, mais la bise qu’elle m’a offerte en me remerciant sur le pas de sa porte m’a rapporté bien plus.

Il y a des jours où on repart un peu triste… et fière.


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