vendredi 20 février 2015

Il y a des jours où un texto vous éraille les yeux et le cœur.



 […] et puis pour finir, j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer… »


Comme à chaque fois que je me rends chez toi, j’entre sans attendre après avoir fais tinter la cloche de la façade, comme l’indique le mot écrit de ta main et qui barre la sonnette que je n’ai jamais vraiment vu fonctionner. Toi, la bricole ça n’a jamais été ton truc. Tu te rappelles du vieux tournevis rouillé que tu m’avais sorti du fond de ton jardin pour m’aider à ouvrir la pompe à chimio de ta femme ? Certainement un vestige d’une vieille envie de bricolage, on avait bien ri toutes les deux devant ton air de bricoleur-fier !

La première fois que j’ai passé le pas de ta porte, tu m’as salué d’un « Bonjour mon p’tit cœur ! », et tu m’avais même fais la bise en m’enserrant les épaules avec toute la tendresse possible que le permettaient tes grandes mains. La bise, le tutoiement et le sourire qui va avec, c’est ta façon à toi de montrer que tu tiens aux gens et que tu prends plaisir à les accueillir dans ta maison. 

Alors que je traverse la cuisine, en m’enivrant au passage des odeurs de café, de thé et de pain grillé, je me laisse guider par le son de France Inter émanant de la salle à manger où m’attend « ta petite femme chérie » comme tu aimes l’appeler. Je devine, sans encore l’avoir vu, qu’elle sera installée dans son fauteuil face à la baie vitrée donnant sur votre joli jardin plein de mésanges engraissées au tartines de pain grillé-beurré. Qu’elle sera en train de lire le canard enchainé, et qu’elle lèvera les yeux vers moi pour me saluer de son large sourire. Je m’occuperai d’elle, et comme à ton habitude, tu t’assiérais à nos côtés pour « taper la discut’ ». D’ailleurs c’est ce tu sais le mieux faire : te poser et discuter avec les gens, et ça dans le village, on le sait tous.
J’aime bien venir vous voir, et me poser le temps d’un soin dans votre maison dans laquelle on se sent tellement chez nous. Comme à chaque fois, tu vas me proposer un thé, que je ne pourrais refuser parce que ton Earl-Grey est succulent et parce que le temps passe vite à vos côtés et que je voudrais en profiter encore un instant.

 « […] tu sais, il était hospitalisé… Il s’est dégradé… »

Je me rappelle encore la première fois où tu es venu faire une prise de sang au cabinet. Tu t'étais présenté en pyjama, en robe de chambre et en chaussons. J’avais un peu halluciné, mais toi tu m’avais dis que c’était pour « gagner du temps de sommeil, tu verras mon p’tit cœur quand tu auras mon âge ! ». Je n’avais pas cherché plus loin, tout comme le boulanger qui m’en avait parlé et à qui tu avais fais le même coup. A chaque fois, je me demandais, quel pyjama allait me faire honneur, et je dois avouer que j’avais une préférence pour celui avec l’ourson sur la poche côté cœur.
Tu es un patient adorable, un mari plein d’amour et un être vraiment humain, c’est dingue comme c’est injuste. Elle a raison ta fille lorsqu’elle dit à toute l’assemblée présente pour toi ce jour là, qu’on avait l’impression que tu nous avais fais à tous « une mauvaise blague ». On te savait déconneur, mais là, l’humour est aussi noir que notre humeur à tous. Ça a été tellement rapide. Juste le temps de te faire des tas de prises de sang, d’encaisser le coup de ce diagnostique tombé comme un couperet alors qu’on ne s’y attendait pas, d’être à tes côtés une quinzaine de jour pour te soigner et t’écouter me parler de cette « merde qui n’était pas prévu et qui t’emmerde, vraiment », une hospitalisation courte et un texto tellement douloureux de mon collègue, que cela m’a vrillé l’œil et le cœur.

 « […] il est décédé dans la nuit de mardi à mercredi, la sépulture est samedi à 15h. »
Je suis devant chez toi et il n’y a plus de mot me disant avec humour de tinter la cloche. La sonnette a déjà été réparée. Je m’apprêtais à ouvrir la porte mais un homme, qui n’est pas toi, l’avait déjà entrouverte et m’indiquait, un peu froidement, où se trouvait celle qui allait dorénavant requérir toute mon attention. La maison est silencieuse et sans odeur. L'horloge semble marquer le temps en laissant résonner les secondes. Le pain n’est pas grillé et je n’entends pas la cafetière cracher ses vapeurs dans les tasses pleines. 

Elle est là, me tournant le dos. Elle est assise sur le canapé non loin de toi et de ton portrait souriant sur cette photo trônant sur une étagère de la bibliothèque que tu avais dessiné, pour accueillir tes livres et ta collection de BD. Six jours seulement et rien n’est déjà plus pareil. Ta « petite femme chérie » semble vouloir prouver qu’elle va tenir le coup, mais on sait tous que sans toi ça va être beaucoup plus dur pour elle, comme pour nous tous. 

La semaine dernière, le jour où j’ai appris que plus jamais je n’aurais la chance de voir mon pyjama-ours préféré, je suis allée acheter des arbres pour mon jardin. J’en ai choisi un que j’ai planté dans la foulée. Ce noyer robuste et fier comme toi, trône maintenant au milieu de mon grand jardin. Il porte un prénom composé de ton nom précédé de celui de ta femme. Lorsqu’il m’aura donné ses premières feuilles, j'en choisirai une que j'encadrerai en calligraphiant dessous, le prénom composé de son fier propriétaire enraciné. Ce cadre sera pour elle.

Il y a des jours où une sonnette qui soudain fonctionne, fait écho dans une maison où le silence résonne autant que les « mon p’tit cœur » de mes souvenirs, et où un sourire à jamais figé, ne sera plus jamais qu’un portrait perdu sur une étagère…




[illustration par Mathou à retrouver sur son blog http://crayondhumeur.blogspot.fr]





 
Et comme je sais que mon patient-chouchou aurait détesté que cela se termine sur une touche tristoune, je vais citer une phrase qu'il adorait dire :

"Allez haut les cœurs, 
demain sera un jour meilleur !"

... Et tournée de chaton-mignon pour tout le monde ! 

 







EDIT : 8 mois plus tard... La feuille a été cueillie, déposée sous cadre et offerte à sa petite femme chérie


Combien ça me coûte ?

- Tiens, l’autre jour… Aïe. Je ne sais pas toi, mais moi, quand mes patients commencent leur phrase par « Tiens, l’autre jou...