dimanche 30 août 2015

L'eau de Cologne me pique le nez et m'endort les yeux !




" Bah alors, t'as bin du mal à mettre mes bas c'matin !"

J'ai relevé vers elle des yeux étonnés et un peu cernés. J'étais pourtant habitué à ses petits pics journaliers qui ponctuaient chacune de mes entrées dans sa maison : "t'es en retard, j'ai cru que tu m'avais oublié !", "t'as les mains mouillées et t'as fais une goutte par terre !", " il pleut, t'as vu tes ch'veux !".

Je ne voulais pas la vexer en lui disant que la difficulté relevait plutôt du fait que je devais faire entrer deux énormes mollets transpirants dans des bas de contention neufs (donc difficiles à étirer) qui, au vue de la mini-taille, auraient plutôt été destiné à accueillir les petits mollets d'une danseuse étoilée. 

A la place, je me retrouvais face à ma vieille patiente, assise dans son fauteuil roulant usé et sale, toute obésité débordante de ses vêtements trop petits. Les freins de son fauteuil lâchaient à chacun de mes efforts pour faire entrer ses maxi mollets dans ses mini bas. Il faisait déjà 27 degrés dehors, encore plus chez elle et il n'était que dix heure. J'avais faim. On était dimanche, ma famille m'attendait à la maison et ma tournée n'en finissait pas. Mon roulement était interminable et je profitais du temps offert entre chaque patient pour bailler à m'en décrocher la mâchoire derrière mon volant.


- C'est que je suis fatiguée, c'est pour ça...

" Oh bah y'a pourtant pas de quoi s'fatiguer hein, c'est pas l'effort que ça demande !"

- .... J'en suis à mon 17ème jour travaillé vous savez...

" Ouais bah... Passe moi l'eau de Cologne ! " 

vendredi 28 août 2015

Je discute, je m'adapte et je suis de mauvaise foi.





J’ai toujours eu comme petit plaisir de réussir à trouver LE sujet de conversation permettant à mes patients de parler de ce qui les fait vibrer, de ce qui les transporte. Je suis fascinée par ces personnes connaissant un domaine sur le bout des doigts et j'aime utiliser le temps du soin pour approfondir ma culture générale. Ces discussions riches de nouvelles découvertes pour moi, permettent bien souvent de briser la glace ou de combler le silence que seul les cliquetis de mes pinces pourraient venir perturber. 

Sort alors de leur bouche, comme un trajet organique directement nourrit par le cœur, des conversations passionnantes. Des étoiles plein les yeux, ils me parlent de leurs famille, de leur chien, de leur potager, de leur travail, ou… De World Of Warcraft. 

- Non, mais sérieux,  c'est quoi ces healers full mana qui te regardent crever en BG, des vrais n00bs !! 

Je regardais les lèvres de mon jeune patient remuer sous l’impulsion de ces mots que je ne connaissais pas. Je n’étais même pas capable de dire si il s’agissait d’une blague à laquelle je devais sourire ou si il voulait me faire constater quelque chose de grave concernant ce jeu que je n’étais même pas capable d’épeler et qui venait de me flanquer un coup de vieux dans ma gueule de trentenaire.

J’optais pour un « hum hum », classique mais simple dans ces situations dignes de « Rencontre du troisième type ». Mon visage mi-fermé mi-souriant accompagnant mon éructation enrobée dans une très grosse mauvaise foi, semblait faire son effet. ‘Faudra que je pense à le ressortir à cet autre patient qui me parle botanique avec des mots latins à m’en foutre des reflux gastro-oesophagiens…

lundi 24 août 2015

Comment ça je ne suis pas là ?!



Ce matin, j'étais en "plein coup de bourre". Comprendre par là que j'étais à un moment de la tournée où tout s'enchaine à un rythme effréné, où l'envie de pisser disparait, où la faim ne se fait plus sentir que par le ralentissement de tes muscles qui te font insérer la clé de ta maison dans le neiman de ta voiture et que ta cervelle se dit "b*rdel de m*rde pourquoi ça marche plus ?!", où tu te rends compte que tu viens de te taper trois heures de soins avec un truc méga visible coincé entre les dents parce que tu n'as pas trouvé le temps de te sourire à toi même dans le rétro'.

Je venais de me faire voler ma "place répondeur" par une voiturette, et j'étais vexée. Je savais d'expérience qu'il était inutile de prendre la place d'à côté car le bâton de réseau tant recherché était capricieux et comme un arc-en-ciel, ne se répercutait au sol qu'à un endroit bien précis que seul les braves (et les leprechaun) connaissaient.

Mon deuxième "check-point de captage" enfin atteint (ici, quand on arrive à capter une barre on peut lever les bras au ciel en faisant "youpi..."), j'écoutais mon répondeur :

- Oui bonjour madame, c'était pour vous prévenir que mon mari avait une prise de sang à  faire. A jeun quoi, un truc du foie. Et puis comme il a pas encore mangé bah... Il est parti se faire prélever à vot' cabinet quoi... Au revoir.

Appel passé il y avait près d'une heure, en numéro privé... Pratique pour rappeler en expliquant que le cabinet n'est pas ouvert tout le temps comme le stipule les deux plaques professionnelles et le panneaux que j'ai rajouté sur la porte, et qu'il serait judicieux de prévenir avant de se déplacer pour rien !
A tout hasard, je me suis rendue à mon cabinet quelques temps après. Il n'y avait plus personne... Encore un qui a dû grommeler de ne pas me trouver là où il voulait que je sois !

[photo : portrait de la sublimissime Lucille Ball ]



dimanche 23 août 2015

Je vois aussi rouge que le sont les brûlures de mon patient.




- Tu restes prendre un café ? 

La boulangère avait tenté une fois de plus de m’avoir avec son chantage à la viennoiserie. Elle me connaissait bien et savais que je commençais à fatiguer de cette longue tournée. J’avais faim, mon estomac et ma volonté étaient faibles face à ses petites tueries sucrées. Mais j’avais encore un patient à voir. 
Une nouvelle prise en charge pour des soins de brûlures multiples et étendues, que je devais découvrir et débuter un peu avant douze heures. La baguette et le dessert du midi étaient sur mon siège passager et je me dirigeais vers cette nouvelle maison…

« Et où est les reste du matériel pour les pansements ? ». 

Tout était là, dans le mini-sac de la pharmacie. Un seul rouleau de sparadrap, une unique bande velpo, une boite de compresses et le fond d’un pot de Flammazine (une crème servant à traiter les brûlures) ouvert la veille par le service des urgences. Pas de sérum physiologique pour nettoyer les plaies ou de set à pansement… Je vais devoir taper dans mon stock. Heureusement que mon coffre de voiture contient l’équivalent d’une pharmacie de garde. Avec cette quantité minable de matériel qui aurait pu tenir dans la mallette de soins d’un minipouce, j'allais devoir soigner l’abdomen, les avant-bras, les mains et les cuisses brûlées de mon patient. Paye ton défi !

Le travail à domicile ne nous offre par toujours les moyens de soigner dans les bonnes conditions. Alors lorsque l’on tombe sur un interne ne sachant pas rédiger une ordonnance, les soins peuvent rapidement devenir épiques ! 
L’expérience m’aura appris à faire à l’économie, avec comme principe de ne jamais mettre en péril l’asepsie, ma sécurité et celle de mon patient, mais chiche ! Je relève le défi ! 

Pendant que mon patient se déshabille et s’installe, je regarde l’ordonnance :

« Faire pansement par une infirmière (ça va encore faire plaisir à mon collègue testiculé) pansement 7j/7 (Ah ! Pas de notion de dimanche ou de plaies multiples) sur brûlures situées au niveau du corps (du « corps », sans déconner ? 10/10 à l’interne en médecine dans la catégorie « Anatomie »). 

Je vais devoir refaire rédiger l’ordonnance avec les bons termes au risque de me voir refuser le paiement de mes actes par la CPAM ce qui empêchera mon patient d’être remboursé par la suite. Pour l’ordonnance on verra plus tard, chaque chose en son temps. Si je veux pouvoir être rentrée pour apporter le dessert de ma fille, je vais devoir m’y mettre rapidement...

Mais c’était sans compter sur la qualité du travail de l’interne qui, en plus d’être un as en rédaction d’ordonnance, était en plus un champion dans le traitement des plaies de brûlures…
Des phlyctènes, des ampoules, en veux tu en voilà. Éclatées et non scalpées ou encore formées et non ouvertes. Avant de débuter le badigeonnage des brûlures avec la quantité pitoyable de Flammazine que j’avais à disposition, j’allais devoir m’armer de ma patience, de ma pince et de mon scalpel pour mettre au propre ses plaies qui ne l’étaient pas. En gros, j’allais devoir faire ce que l’interne des urgences qui aurait dû faire hier : mettre la brûlure à plat… 

Je travaillais avec toute la précision d’un chirurgien, faisant sauter les peaux mortes, prenant garde de ne pas blesser ou endolorir son patient. Arrivée à la dixième phlyctène, je commençais à fatiguer, et il y en avait encore beaucoup d'autres. Je m’imaginais à cinquante ans, à genoux travaillant à bout de bras avec toute la dextérité approximative que m’offrirait une presbytie bien installée…
Mon patient était installé quasi-nu sur son lit, il ne bronchait pas, la gélule de morphine qu'il avait pris avant mon arrivée aidant certainement. J’étais à ses côtés, à genoux. Mes mains transpirantes rendaient mes gants en latex presque transparents. Je reprenais mes esprits pour me reconcentrer. Mais plus le temps passait et plus je sentais l'énervement monter en moi, sans pouvoir ni l'exprimer ni le montrer. C'était ni fait, ni à faire...

Une heure de pansement plus tard, mon patient se rhabille et ne semble pas avoir trop souffert du soin et de sa longueur... J'étire ma nuque, elle craque. J’ai mal aux genoux, je ne les sens plus vraiment. Une heure de pansement pour un tout petit peu plus de dix euros net, dans des conditions non optimales et qui aurait dû durer moins longtemps si le travail avait été convenablement fait à l’hôpital. Je repars, en espérant que les prochains soins dureront moins longtemps…

Je me gare devant chez moi et je regarde tout de suite les volets de mes filles. Ils sont baissés, elles doivent dormir paisiblement. Je ne les ai pas vus depuis la veille au soir, je suis agacée contre l’interne des urgences qui m’aura empêché de les voir en me rajoutant du travail parce qu’il n’aura pas voulu faire le sien. Le dessert est toujours sur le siège passager, il vient de passer une heure en plein soleil. Je suis sûr qu’il est immangeable et je suis énervée contre cet étudiant en médecine qui m'obligera à manger un éclair au chocolat chaud et au glaçage coulant…

samedi 22 août 2015

Le message qui fait sourire jusqu'aux amygdales !




Vous vous souvenez de mon article sur l'évacuation manuelle des selles ? Il semblerait qu'il ai fait écho à un membre de la page Facebook "C'est l'infirmière !" . Il m'a envoyé ce message. J'ADORE !
♡ 
 
" Bonjour et merci pour ce blog si pétillant et original....je suis tétra et depuis un petit mois, je ne vois plus Evelyne Dhéliat de la même façon,si vous voyez ce que je veux dire ! En tout cas, c'est très bien d'avoir évoqué ce sujet si tabou de manière si originale et avec tant de....doigté (il fallait bien que je la fasse!)....les gens n'imaginent pas forcément le côté intime du handicap....ils n'imaginent pas que,si déshérités que nous soyons,nous tétraplégiques,avons un intestin dernier cri  à commande digitale.....et que malgré les discours sur le respect des différences, les infirmières sont les premières à nous mettre à l'index tous les matins ! "


[ photo issue de www.books0977.tumblr.com 
et modifiée par mes soins ]

vendredi 14 août 2015

Reprendre le travail c'est comme faire sa rentrée scolaire... Et j'aime pas l'école.





Alors que je raccompagne mon collègue, je le regarde marcher vers sa voiture, complètement claqué du roulement de 21 jours non-stop qu’il vient de s’enfiler. Loin de lui l’envie irrépressible de travailler en testant ses limites ou d’exprimer un certain sadisme que des sonneries de réveils criardes viendraient exciter. Non, nous n’avions simplement plus d’infirmière pour me remplacer. Il a bien fallu continuer de se lever tous les matins, soigner nos patients en maintenant le sourire haut et sincère.

Je referme la porte. Le temps est clair et presque frais par rapport à hier. Il y a cette odeur de fin d'été, de linge qui sèche dehors et de feuilles d'arbre se préparant à brunir avant de chuter. C'est bizarre, on dirait un temps de rentrée des classes. Et je n'ai jamais aimé entrer à l'école... Dès ce soir, je reprends le travail, pour la première fois depuis quatre mois.

La ligne téléphonique vient de m’être transmise et le gimmick « cabinet infirmier bonjour ! », digne d'une standardiste blondissante et souriante, va revenir comme un automatisme, au point de répondre de la même manière aux appels personnels. Façon de démontrer qu’on ne décroche jamais vraiment du travail. 
Au fur et à mesure des transmissions de mon collègues, les pages se sont remplies de tous les rendez-vous pour les 18 prochains jours, et les tasses de café et de thé se sont vidées. Les jolies couleurs fluo censées m’aider à classer mes soins ont fais leur réapparition et on dirait que j’ai éclaté un bisounours arc-en-ciel entre deux pages en fermant mon agenda. On croirait voir le cahier d’école d’une gosse de primaire, manque juste les fleurs et les petits cœurs. C’est pas si moche ! 
Les prises de sang « orange » programmées dès demain matin me font craindre que mon premier patient se rende compte que mon absence de quatre mois m’aura donné toute la dextérité d’un moustique défoncé au répulsif périmé.  
Je souligne d'un « bleu pansement » et d'un « vert soins d’hygiène » les noms de certaines de mes mamies-chouhous. Les photos de ma petite paillette sont déjà prêtes à être dégainée aux yeux de ces curieuses-ridées, pressées d’apercevoir celle qu’elles auront côtoyé, à leur manière. 
J’ai une tonne de choses à revoir, rattraper, classer, rappeler, composter… Autant de post-it collés dans cet agenda qui pèse un chat mort. 

Mais le téléphone sonne déjà. J’ai envie de fouetter le fessier de celle que j’étais ce matin à coup de feuille de soins papier tellement je m’en veux d’avoir dit que j’étais contente de reprendre...

Adieu ongles longs parfaitement limés et vernis. Bonjour mains complètement défoncées par le SHA et desséchées par les lavages dignes d’une nana bourrée de TOC ! Vivement les crevasses de cet hiver tiens... En attendant c’est l’été, et je vais pouvoir sortir mon bronzage qui, pour une fois, n’est pas unilatéralement parfait. Les joies de la conduite en plein soleil façon routier… 

Mais il y a quand même des choses qui n’auront pas changés, c’est rassurant.