mercredi 1 octobre 2014

La pluie tombe et les préjugés s'effondrent.


[ photo de Dmums ]

A mon arrivée, la petite mamie était vissée bien au fond de son canapé. Elle faisait face comme toujours à sa télé qui était en permanence allumée. Une publicité pour des vacances, au slogan et aux couleurs presque agressives, lui vendait une semaine aux Maroc pour pas cher, avant d'enchainer presque aussi vite pour une autre lui promettant des cheveux blonds et doux grâce aux extraits de courge. Et puis il y a eu cette pub sur les petites pots pour bébés. Celle qui la faisait toujours rire. Toujours, sauf aujourd'hui. Ma vieille patiente conservait le silence devant ces publicités qui n'en finissaient plus...  A se demander qui, de la télé ou de la vieille dame regardait l'autre...

Les coudes posés sur ses genoux et les mains jointes sous son menton, elle avait l’air renfrogné. De toute évidence quelque chose n'allait pas aujourd’hui. Quelque chose de différent d’hier, et du jour d’avant. A chacune de mes visites, cette petite mamie se plaignait de quelque chose. C’était devenu une habitude : chaque journée avait son lot de misères. Je m'y étais habituée avec le temps. Ne prenant même plus la peine de chercher à comprendre le pourquoi du comment cette maussaderie était arrivée. J'avais finis par me dire que ma patiente avait probablement dû naitre comme ça. Le mauvais jour peut-être, un au mauvais endroit surement...

Alors que je dénouais le foulard protégeant mon cou du froid et que j’ôtais mon manteau en cuir, je l’interrogeais avec mon petit clin d’œil à visé thérapeutique, en tentant d'obtenir pour une fois, une réponse positive :
- Comment ça va bien ce matin ?
"Oh bah 'fait aller... Pis vous avez vu ça, là !". La réponse fût rapide tant elle devait être pressée de me faire partager sa morosité journalière. Le petit signe vers l’avant que faisait son menton, m’invitait à regarder dans la direction qu’elle m’indiquait : celle de la fenêtre. Et de cette pluie, que l’on devinait derrière les carreaux embués sur lesquels se collaient les rideaux dont les broderies industrielles représentaient des chatons dans des paniers.


Oui. Il pleuvait. Mes cheveux mouillés en étaient la preuve. Depuis tôt le matin, je faisais mon possible pour courir entre les gouttes, mais mon jean trempé, semblait avoir réduit d’une taille. Désagréable. Je l’écoutais se plaindre et je ne disais rien, prenant sur moi tout en préparant le matériel nécessaire aux soins du matin. 
Elle, qui était pourtant au sec et au chaud confortablement assise dans son canapé, n’en finissait pas de maudire ce déluge. Finalement, c'est peut-être ceux qui subissent le moins la pluie qui s’en plaignent le plus ! Le week-end dernier c’était la vieille voisine et son taille-haie : "Elle a pas fini celle-là avec son jardin, elle passe ses journées à entretenir ses rosiers, c’est agaçant !". La fois d'avant c'était les éboueurs, en retard et trop bruyants. La petite mamie passe ses journées à se plaindre. A se plaindre du dehors, de ce qui se passe à l’extérieur.
Je l’observais maudire la pluie, le soleil et ses voisins les plus proches, alors qu’elle transférait son corps obèse dans son fauteuil roulant. J'avoue que je n'écoutais plus ce qu'elle me disait, et lassée de ses paroles je me suis mise à regarder autour de moi, comme on regarde parfois les choses pour la toute première fois… Et là, j’ai compris. 

Le lit médicalisé dans le salon, les bassines d’eau chaude ramenées par mes soins de la salle de bain, pour qu’elle puisse se laver. La télé, la table pour manger, le montauban… L’équivalent d’une maison dans une seule pièce. Toute une chaumière autrefois familiale, réduite à la fonction de studio. Très peu de visite de sa famille, des journées ponctuées par les passages de ses infirmiers et des agents de l'ADMR...
Dix mois qu'elle était revenue de l'hôpital, point de départ de notre prise en charge. Dix mois qu’elle vivait là-dedans, qu’elle vivait comme ça, avec des journées qui se ressemblent toutes. Dix mois sans sortir de chez elle, parce que le fauteuil roulant ne passe pas la porte d’entrée, parce que la force n’est plus et que ces jambes ne peuvent plus la porter. Dix mois que j’aurais dû comprendre plus tôt que derrière ses plaintes se cachait le besoin de casser le quotidien, le besoin simple de continuer d’exister dans la société, en la critiquant.

En regardant par la fenêtre, je vois la pluie et son jardin en friche. Les mauvaises herbes ont dissimulés les gravillons qui, autrefois, accueillaient la table de jardin et les repas de famille le dimanche au soleil. L’herbe si haute ne permet plus de voir le chat errant du quartier faire sa ronde quotidienne, profitant de la mort de l'ancien chien de chasse de la famille, qui ne lui aurait jamais permis l’accès au jardin.
La pluie redouble de force et frappe à présent les carreaux, faisant redoubler les plaintes de ma patiente. L’extérieur s’assombrit d’un coup, rappelant que le salon n'était éclairé que par l’unique ampoule nue du plafond. Sur la vitre de la fenêtre apparait à présent le reflet de la petite dame assise dans son fauteuil roulant. Regarder au travers de la fenêtre, c’est aussi se regarder un peu soi-même, être face à ce que l’on est. Être face à son manque d’autonomie, face à l’enfermement que représente peut être son logement et son corps. Face à ce qu’elle n’est plus depuis qu’elle n’est plus capable de profiter du soleil et de son jardin, depuis qu’elle n’est plus capable de se précipiter chez elle pour se protéger de la pluie...
La vie de dehors, c’est finalement la vie qu’elle n’a plus. La vie de dehors c’est devenue la vie des autres, de ceux qui sont encore capable de faire les choses. Et ça, c’est détestable après tout. Se plaindre de la pluie finalement, c’est un peu conserver un pied à l’extérieur. 

Je suis retournée la voir en fin de journée, pour son soin du soir. Je lui ai tendu deux petites roses pâles cueillies dans son jardin, à l’entrée du portail. J’ai commencé à lui raconter les invasions de cousins dans les rosiers et de ma phobie de ces insectes que j’avais dû braver pour lui cueillir. Du chat errant que j’avais aperçu derrière la palissade, que j’avais appelé mais qui ne m’avait pas répondu : « ‘faudra qu’on lui trouve un autre nom, parce que « Minou » ça n’a pas l’air de lui plaire ! ». Des petits escargots qui faisaient la course sur sa façade : « C’est le petit rayé qui a gagné, on n’aurait pas dit comme ça ! ». Elle n’avait de cesse de regarder les petites roses posées dans un verre à moutarde sur la table du salon. Et la pluie qui n’avait toujours pas cessée ne semblait plus autant la perturber.

Il y a des jours où la pluie tape sur la fenêtre, rappelant que la vie de ceux qui vivent derrière, reste parfois un grand mystère pour celui qui ne prend pas la peine d’observer ce qui se cache derrière le rideau.


[photo de Dmums que vous pouvez retrouver sur son Flickr, en cliquant : ici ! ]

2 commentaires:

tite marie a dit…

merci beaucoup pour tes textes un grand coeur ! mais par contre je trouve déguelasse que tu bloque des personne qui voulai juste partagée !

C'est l'infirmière ! a dit…

Bonjour, merci pour le compliment concernant le texte !

Effectivement, j'ai pris la décision de vous enlever des fans de la page facebook de ce blog. Les échanges que nous avons eu en messages privés, et vos propos véhéments contre ma personne et contre toute la profession soignante ont motivés votre rejet.

Nos échanges en privé mis à part, je ne vous en veux pas. Parfois, les personnalités ne s'accordent pas, c'est humain. J'espère simplement que nous pourrons continuer à entretenir des échanges cordiaux sur ce blog.

Cordialement.

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