vendredi 24 juillet 2015

L’évacuation manuelle des selles, ce soin qui t’oblige à parler de météo et d'Evelyne Dheliat.



(La Evelyne Dheliat )


- Bon et sinon, ils annoncent quoi comme temps pour cet après-midi ?

En relevant la tête par-dessus lui, je pouvais voir par la fenêtre que le soleil et le ciel bleu n’étaient pourtant pas motivés à nous quitter. Qu’est ce qui m’avait pris de lui poser cette question ? Étais-je à ce point gênée que j’en étais rendue à faussement m’intéresser au temps et à son potentiel changement ? 

Le jeune homme tétraplégique était tourné sur le côté et il me tournait le dos. Je voyais ses mains partiellement paralysées tenter tant bien que mal d’ouvrir l’application météo sur son téléphone. Je levais les yeux au plafond en maudissant le manque cruel d’innovation dans mes conversations… « La météo », j'te jure. 
Comme si je n’avais pas eu le temps de débriefer le sujet tout au long de ma tournée de ce matin : des années à treize lunes présageant un été digne d’une Toussaint de deux mois, la météo des régions de France que je ne serais même pas capable de localiser sur la carte, des records de températures datant de la révolution française… 

Parce qu’habituellement la météo c’est mon domaine. Mon dada, mon moyen de lancer la conversation, de briser la glace quand il fait chaud, de présager des soirées canapé-couverture-cheminée quand il fait froid. Je suis la madame météo en soins infirmiers, je suis LA Evelyne Dheliat du libéral, le brushing blondissant et trop parfait en moins… 

-  Du soleil, ils annoncent du soleil… On va crever de chaud. 

Et tu vas avoir le droit de porter ces maaaagnifiques bas de contention qui te vont si bien et qui te galbent la jambe d’une si jolie manière ! Pour être honnête, je me fichais bien qu’il fasse beau, moche ou qu’ils annoncent la pire chute de neige depuis la prise de la Bastille. Je parlais du temps pour passer le temps, c’était différent. C’était une pauvre excuse pour éviter le silence gênant laissant résonner le claquement du gant de latex, du bruit du tube de vaseline qu’on repose, des vents qui n’avaient rien de météorologiques et évacués grâce à l’insertion de mon expert index… Tous ces bruits beaucoup moins cools que les tailleurs colorés d’Evelyne Dheliat… 

S’il est un soin qui n’enchante guère les infirmières, qui soulève beaucoup de tabous au point d’être capable d’occasionner de la gêne des deux côtés alors, nous avons notre grand champion : « l’évacuation manuelle des selles ! ».

La première fois que je me suis retrouvée confrontée à ce soin, j’étais étudiante infirmière en deuxième année. Ma référente m’avait donnée sans trop m’informer du « pourquoi- du comment de ce soin » le kit parfait pour un transit qui ne l’était plus, et me montrait d’un doigt un poil autoritaire, la direction de la chambre dans laquelle m’attendait mon patient constipé. Tenant à deux mains mon mini-plateau de soins en métal, j’avançais, inquiète et toutes baskets couinantes vers la chambre au bout du couloir… 


Je n’avais pas osé dire à l’infirmière en chef que je n’avais pas vraiment compris ce que je devais faire : « Tu vas réaliser une évacuation manuelle des selles, prends ton plateau, c’est là-bas. », le genre de transmissions qui te met dans le bain direct ou qui te maintient la tête sous l’eau, question de point de vue. 
Parce qu’il est important d’expliquer que, à l’instar de « Comment gérer un patient en fin de vie en train de mourir sous vos yeux ? » ou « Comment se retenir de pisser pendant huit heures sans se cathétériser l’urètre ? », l’extraction manuelle des selles fait partie des sujets probablement perdus dans les méandres des couloirs des IFSI et qui n’étaient jamais abordé durant notre formation. C’est dommage car s’il est un soin vraiment complet qui ne manque pas de doigté et qui requiert beaucoup de relationnel c’est bien celui-là.

Mais voilà, pas de formation, pas d’information. Le genre d’acte technique « à la One Again ! » que tu fais en espérant que le patient ne comprendra pas que tu es en train de découvrir, d’apprendre et de soigner avec toute la dextérité approximative d’une gosse de deux ans en train de jouer au docteur Maboule. Je n’aimais pas utiliser les patients comme des manuels d’apprentissage, mais parfois, ‘pas le choix. Et mon wiki-patient du jour était un vieux paraplégique qui a compris du premier coup d’œil que j’allais jouer au Docteur Maboule avec ses fesses...

« Oh allez-y n’ayez crainte, ‘faut bien apprendre hein ! En quarante-cinq ans de paraplégie, j’en ai vu des étudiantes gênées ! Faites-vous la main, moi je vais lire le journal en attendant… ». 

J’étais à un doigt de pleurer de nervosité et je me sentais aussi à l’aise qu’un funambule un lendemain de cuite. Et alors que mon doigt inexpérimenté tentait de satisfaire le transit de cet adorable patient, il reposa le journal et me dit en retournant la tête vers moi : « De la pluie, encore de la pluie, c’est fou ! Avec toute cette flotte ma ferraille va finir par rouiller ! ». 

J’étais sidérée. J’étais en partie dedans lui, en train de m’acharner (oui je sais le terme peut paraitre un peu fort mais je vous assure qu’on en était pas loin) à évacuer des selles, du caca, des étrons, de la merde quoi, de son corps et lui me parlait de la météo !
 
- Je sais, ce que vous vous dites… Je suis en train de lui sortir sa merde du cul et il me parle de météo ! (Mince il lit dans ma tête ou quoi ?!) Mais un conseil de vieux-patient, si un jour vous voulez détendre l’atmosphère, parlez de météo. C’est un sujet universel qui concerne tout le monde, comme le sexe, mais bon évitez d’en parler avec votre doigt dans le derrière d'un autre, ça pourrait lever des fantasmes ! 
Le soin qui avait débuté dans l’angoisse, s’est terminé dans le rire et ce jour-là j’ai explosé les scores au Docteur Maboule ! Son conseil m’a suivi tout au long de ma formation et de ma carrière. Encore aujourd’hui je parle de la pluie qui remplit les nappes phréatiques, du soleil rendant les champs de blé aussi blond qu’Evelyne Dheliat (tiens encore elle ?). La météo, bien que capricieuse et agaçante par sa redondance m’a sortie de bien des situations gênantes.

Alors, lorsque mon jeune patient a continué ses recherches météorologiques et m’a dit :
- Demain ils annoncent de la pluie… ‘Fait chier !  Et que je lui ai répondu « Si seulement ! », nous avons ri ensemble et j’ai secrètement remercié mon vieux Wiki-patient !

4 commentaires:

Devaux Christine a dit…

J'adore parcourir vos petits mots, moi qui ne suis absolument pas infirmière ! Mais vous avez mille fois raison, autant les aborder, ces sujets plutôt tabous.

c'est l'infirmière a dit…

Merci Christine !
Ce sont justement parce qu'ils sont tabous qu'il faut les aborder ;-)

Au plaisir de vous recroiser par ici ! ^^

Ofé a dit…

Très drôle, bien écrit et... Tellement realiste ! Etre soignant où l'art de converser de tout et de rien tout en prodiguant des soins intimes.

Je me suis souvent amusée moi-même (intérieurement) du caractère incongru de ces situations !

"Je vais réaliser la petite toilette Mr X, et sinon comment va votre fille ? "


Marisa Pascual a dit…

Mdr la météo c'est vrai que parfois c'est bien pratique

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Merci pour le petit mot ! ^^