dimanche 22 novembre 2015

La petite mamie qui avait les seins en cage.



Il y avait cette petite mamie, cette toute petite dame qui m’arrivait à hauteur de sein. Elle avait toujours de drôles de petites habitudes. 
Des restes de savonnettes dans le conduit à lessive de la machine à laver pour économiser de la poudre, les courriers à son nom et les publicités formant une te dans cette bassine d’eau et qui devait la protéger des usurpateurs d’identité, une collection de barrettes à cheveux très anciennes dans une soucoupe de l’entrée avec un petit cheveu gris coincé dans chacune d’elles... 
Et puis la vieille dame avait toujours cette démarche quand je l’accompagnais à la salle de bain. Elle tanguait de gauche à droite comme un bateau en pleine tempête ou comme quelqu’un d’un peu saoul et qui aurait les prothèses de hanches un peu rouillées. Elle se donnait des coups dans bassin tout en marchant pour relancer la machine qui déconne et qui se grippe. Autant de manies de mamie qui la rendaient un peu loufoque, franchement démente mais surtout vachement touchante.

Elle ouvrait la porte de la salle de bain et faisait entrer dans mes narines des odeurs de renfermé, de papier mouillé et de talc parfumé à la rose. La tapisserie des années 40 aux motifs floraux noir et vert se décollait en larges pans et donnait une idée de l’époque à laquelle elle avait acquis ce grand appartement de centre ville. Des bijoux s’oxydaient sur le bord du lavabo, d’autres probablement en or semblaient avoir traversés les décennies. Des perles, en grand nombre, sous forme de colliers et de bracelets, étaient entreposées dans une coupelle en forme de coquille Saint-Jacques sculptée et peinte avec soin. Du rococo, du kitsch, du cher, du vieux. Du très vieux. Comme le démontrait les dentelles de couleur chair de ces sous-vêtements que la petite dame me tendait du bout de ses doigts secs et déformés par l’arthrose :

- Vous pouvez me les mettre de côté ? Je les mettrais dans mes chaussettes pour les laver…  Une autre de ses petites manies.


Elle était loufoque. Je n’ai jamais pu déterminer si c’était un trait de sa personnalité ou le signe du cerveau fatigué et perché bien haut sur un corps qui culminait quatre vingt seize années. Mais je m’en fichais parce que je l’aimais bien. Un jour où j'avais quelques difficultés à lui mettre son soutien-gorge qui ne retenait plus rien tant la poitrine pesante et victime de la gravité semblait vouloir toucher le sol, elle me dit :

- Allez les petits oiseaux, entrez donc dans votre cage ! 

C’était ainsi que son mari les appelait, ses seins. La petite dame adorait la belle lingerie et elle prenait soin de toujours mettre ses deux vieux oiseaux déplumés dans de belles et jolies cages. On s’est mis à parler lingerie et jolies dentelles, et elle m’a confié :

- Mon mari adorait les voir tenus bien serré et bien haut. Vous voyez comme ça là, avec la raie au milieu (elle prenait entre ses mains ses deux vieux seins ridés bien haut et bien serrés). En soixante-huit, j’ai ouvert la cage, et j’ai voulu laisser mes oiseaux en liberté, mais après quatre grossesses, mes pauvres bêtes regardaient bien trop vers le bas et mon mari semblait préférer les maintenir derrière les barreaux… J’ai donc ramassé mes deux oiseaux et les ai à nouveau perché en hauteur. J’aimais beaucoup mon mari et j’étais prête à tout pour lui faire plaisir le seul problème, c’est qu’il semblait prendre plaisir à braconner les oiseaux de la voisine… 

Être infirmière libérale c'est aussi ça : découvrir des personnalités atypiques qui vous touchent et qui se livrent sans retenu au milieu de leur salle de bain avec un sein dans chacune de leur main.

 
[ La poétesse américaine Marianne Moore ]

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