mercredi 10 février 2016

Sois-niante et con.





- J’suis pas sourde !!

J’ai mis la main dans ma poche et j’ai hésité à couper le dictaphone qui fonctionnait depuis le début de la matinée discrètement dans ma blouse. Parce que ce n’était pas elle que je voulais enregistrer. 
Elle, c’était ma vieille patiente de quatre vingt dix ans qui refusait de décroiser ces jambes qu’une souplesse illogique pour son âge maintenait en tailleur. Elle ne voulait pas se lever pour me suivre dans la salle de bain. La petite dame aux yeux incroyablement clairs portait une chemise de nuit rose avec un dessin d’ourson tenant contre lui un cœur géant au dessus duquel il était écrit "Sers-moi fort !". Elle était assise sur ce fauteuil bleu plastifié moche qu’on trouvait dans toutes les chambres de ce service de gérontologie. 

J’y entamais ma troisième semaine de stage et je prenais de plus en plus confiance en moi alors que mes études n’avaient commencé que depuis un trimestre à l’école d’infirmière. Je prenais pour repère les diplômées qui m’encadraient et notamment celle qui ne connaissait toujours pas mon prénom malgré huit heures par jour passées à ses côtés depuis le début de mon stage. Le soir, je rentrais dans mon appartement d’étudiante avec ce sentiment de travail accompli, celui d’avoir bien soigné, d’avoir été juste et à ma place… Mais ce matin, l’eau chaude dans le lavabo allait refroidir et je ne savais plus quoi faire pour inciter la vieille dame à me suivre.

Mes "Allez, on fait un petit effort et on m’accompagne dans la salle de bain pour se laver… " de ma petite voix perchée n’avaient aucun effet. Elle campait sur ses positions et à moins d’emmener le fauteuil avec nous dans la micro salle de bain, je n’allais jamais réussir à l’aider à se débarrasser de son pyjama. Je n’avais qu’une envie, faire ce que me demandait son t-shirt : la serrer fort contre moi pour l’emmener dans la pièce d’à côté. Et hop ! L’affaire serait réglée et mamie serait déjà propre et habillée en train d’adopter des positions que ma jeune souplesse ne me permettait même pas de pratiquer.
Je regardais ses mains tenir fermement les accoudoirs du fauteuil, la maigreur de la vieille dame était incroyable. Je pouvais voir chacun de ses tendons, de ses plus petites veines et de ses os juste sous cette peau bien trop grande pour elle. Mieux que les planches d’anatomie, j’avais devant moi de quoi réviser mes cours d’ortho’, de géronto’ voire de neuro’ tant son refus de se lever s’apparentait pour moi à un début de démence. Fort de ce diagnostique établi dans ma tête de toute jeune étudiante, je ressortais de sa chambre en me disant que ce n’était pas de ma faute mais juste un peu de la sienne parce qu’elle était démente la pauvre dame, qu’elle ne comprenait plus pourquoi elle devait aller se laver, qu’elle était vieille et que sa démence était aussi une bonne excuse et que ce n’était finalement pas non plus de sa faute à elle : 1 partout, la balle au centre.

Je quittais donc la chambre à la recherche de ma roue de secours : ma soignante-référente. Celle qui me supportait depuis deux semaines avec la même considération qu’un boulet d’une tonne à sa cheville. Celle qui ne me parlait qu’en soufflant toute l’exaspération que lui insufflait ma présence, celle que j’avais voulue enregistrer ce matin. Pour quelle raison ? Je ne sais pas. Pour rigoler d’elle une fois rentrer chez moi peut-être. Oui j’ai été con sur ce coup-là, j’avoue.


"Voilà, y’a la dame là, elle veut pas venir se laver ! ". J’avais l’impression d’être une espèce de petite rapporteuse. Le genre de nana que je détestais à l’école, parce qu’à l’époque les conneries c’était toujours moi qui les faisais. Elle m’a regardé en soufflant et sans rien dire, la soignante-propriétaire-du-boulet est allée en direction de la chambre de ma vieille dame rebelle de l’hygiène. 
Elle s’est dressée devant elle et lui a dit : " Bah alors ? Elle veut pas aller se laver ? Elle veut pas quitter son pyjama pour être propre ? ". 

Elle ? 
Je me suis demandée de qui, et à qui elle parlait. J’ai toujours profondément détesté les gens qui s’adressaient à moi comme à quelqu’un dans mon dos, et je détestais d’autant plus qu’elle s’adresse à ses patients de cette manière. La petite mamie la regardé du plus profond de ses yeux bleus et la réponse fût sensiblement la même avec cette petite variante qui fit naitre un sourire sur mon visage :

- J’suis pas sourde… Et j’suis pas débile !!

Echec. La petite mamie persistait à vouloir garder son pyjama-nounours-en-quête-d’affection.

Le reste de la matinée s’est enchainé, avec moi à la cheville de ma soignante-référente. Les "il" et les "elle" remplaçait les noms de famille des patients qu’elle persistait à ne pas vouloir utiliser. Le ton se voulait infantilisant voire même parfois franchement dégradant. Celle qui se voulait un pilier du service et que je prenais comme modèle n’était en fait qu’un mélange de soignante blasée, doublée d’une enfant mal élevée renforcée par celui d’une jeune femme que j’aurai volontiers claquée. Un calvaire pour mon esprit d’étudiante qui venait du commerce, qui ne connaissait rien au monde du soin et qui cherchait quelqu’un pour la guider sur le droit chemin. J’ai toujours eu du mal à me positionner au sein des groupes : jamais comme tout le monde, toujours différente, un humour caustique jamais vraiment compris et à chaque fois le ressentie de la différence en pleine gueule. Pour une fois, je voulais être comme tout le monde. Une soignante bien, comme celles qui ressemblaient à toutes les autres. Une soignante bien dans le moule...

Je suis rentrée chez moi, me suis fait couler un thé et suis allée me vautrer dans mon canapé qui me tendait les bras. En me roulant une cigarette je me suis mise à écouter mon dictaphone avec toute la curiosité d’une petite souris qui aurait fait une bêtise. J’ai reconnu la voix agaçante de ma référente et cette façon déplacée qu’elle avait de parler aux patients. J’ai souris en me disant qu’elle était pitoyable et j’ai allumé ma clope. Et puis il y a eu cette voix que je n’ai pas tout de suite reconnue. Une voix perchée, agaçante, percutante. Elle disait "On" en parlant aux patients. Elle prenait un air complètement con pour parler aux vieux. Elle avait l’air tellement con cette nana ça ne m’étonnait même pas que la petite mamie lui ai répondu "J’suis pas sourde !"… 

Et merde. 

Une pointe dans le plexus bloqua mes poumons et l’air qui y circulait, immobilisant la fumée de ma cigarette dans mes bronches : c’était moi. La conne, c’était moi.

Je suis allée finir ma cigarette sur le balcon et j’ai pleuré. Je tenais fermement la rambarde toute crispée que j’étais. Je ne voulais pas être celle que j’avais entendue, celle qui traitait ses vieux patients comme jamais elle n’aurait osé parler à ses grands-parents. Je ne voulais pas être "l’étudiante-infirmière-conne", future soignante insupportable pour les gens, celle qui dit "on", celle qui pense bien soigner... Soigner, sois nié, sois niais... Je ne voulais pas. J’ai regardé mes mains. Et j’ai repensé à ma vieille patiente qui elle non plus ne voulait pas. Elle n’était pas démente. C’est moi qui étais juste trop stupide…

Le lendemain, je suis retournée dans le service de gérontologie complètement changée. Il m’aura fallu une nuit sans dormir, des litres de thé accompagnés de beaucoup de cigarettes, de larmes qui montent et de sentiments de honte à t’en retourner le cœur pour me sortir d’un moule dans lequel je ne me sentais pas à ma place. J’ai fouillé dans le dossier de la vieille dame et j’y ai trouvé son ancien métier : elle était danseuse professionnelle, une telle souplesse, ça ne s’invente pas !

Je me suis rendue dans sa chambre et je lui ai parlé valse à deux temps, robes à froufrou qui tournent et java bleue. Elle s’est mise à chantonner et je l’ai guidé jusqu’à la salle de bain… C’était magique et tout con en même temps. Cette petite dame a été la première patiente à changer ma pratique en me rendant meilleure soignante et elle valait toutes les soignantes-référentes-propriétaires-de-boulet du monde !
Elle m'aura permis de comprendre un peu trop tard, et heureusement bien assez tôt, que de trop vouloir rentrer dans le moule pouvait nous rendre tarte et que le plus important était de rester soi-même au risque de passer pour une quiche.


 [illustration de Trevor Drummond ]

7 commentaires:

Unknown a dit…

Waaaaaaaaa *.* Beau texte, étant stagiaire moi même, je ne comprend que trop bien ce sentiment .. et trop bien trouvé le "soignantes-référentes-propriétaire-de-boulet" hahah !

marina a dit…

Quel bonne idée d'avoir enregistré finalement! Dur dur de voir la réalité en face, mais si ça peut faire évoluer tant mieux! bravo pour votre honnêteté, et votre humanité :-)

Anonyme a dit…

Ben ça me rappelle une dame qui se mettait nue et dormait sous son lit,les soignants ne savait
pas pourquoi ,on la rhabillait de force et un jour ou j étais de
garde ,j ai regarde son dossier ,élémentaire ma chère ,elle avait été déportée et dans sa démence
retournait en Pologne,ça avait oublie par les soignants Hélène

c'est l'infirmière a dit…

Merci merci ! ^^

c'est l'infirmière a dit…

Merci Marina ^^

c'est l'infirmière a dit…

Et oui... Je suis une passionnée de la vie des gens. J'adore quand ils me racontent ce qu'ils sont et ce qu'ils ont été. C'est mon brise glace à moi, ma façon de les laisser m'accorder leur confiance ^^

Unknown a dit…

Eh oui, je suis bien d'accord avec tout ça, c'est du vécu aussi pour moi qui suis aide soignante : je me suis tj intéressée au passé de mes patients et hélas, je ne connais rien d'autre que la gériatrie et au fond je m'y suis habituée mais je ne souhaite plus pratiquer ce métier totalement dégueulasse et dont tout le monde se fout et que personne ne respecte d'une part, et puis les ambiances de femmes, c'est consternant !
J'ai tj appelé mes patients par monsieur ou madame untel, je n'ai jamais dit "Mamie" ou On !
Mais alors mes collègues ! une honte d'infantiliser les P.A comme ça!
Le monde médical est affreux, aucun respect .. et la façon de faire les toilettes des PA en maison de R, est inqualifiable ! je pourrais écrire un livre tellement il y a de la maltraitance à tous niveaux, que ça soit physique ou morale ...

Bref. J'ai souffert pendant mon année de formation d'AS, et si c'était à refaire en tous cas, je ne me laisserais pas faire comme j'ai pu être humiliée durant ces 12 mois et ces stages catastrophiques avec des cadres et référents totalement déconnectés de leurs fonctions et je ne parle même pas de ceux qui n'avaient jamais fait de toilette, ou qui n'étaient même pas là mais qui osaient me noter sur les dires de l'équipe !!!

Quelle misère que de tout ça ! personne ne sait comment ça se passe durant les formations des soignants ! il y a tant de choses à dire !!!

Je vous ai vue sur un reportage à la télé il y a quelques mois.
je vous soutiens .. je comprends ... je me retrouve tout à fait dans tout ça !

Aurélie.

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