lundi 13 mars 2017

Et puis le mimosa.




- Ah. Bon bah… Merci alors.


Ce n’était pas vraiment la réponse à laquelle je m’attendais. De mes mains, j’ai resserré le tour de cou en laine qui me protégeais de la fraicheur de la pluie. J’ai souhaité à la jeune femme une belle journée et je suis partie. En refermant le portail de fer, j’ai relevé les yeux vers ta maison, la porte était déjà refermée. Ton « allez, au revoir, à la prochaine hein ! » habituel quand tu me regardais amusée pester contre le loquet de ton portillon me manquait. Plus que je ne l’aurais pensé.

J’avais terminé ma tournée de soins par ta maison. Depuis deux jours, les volets étaient à nouveau ouverts. Depuis deux jours, je me disais qu’il faudrait que je m’arrête pour saluer tes enfants qui semblaient être là pour faire le ménage en ouvrant grand les fenêtres. Et puis je passais dans ta rue sans m’arrêter, et puis je me disais que je n’y avais plus ma place, et puis j’ai pensé au mimosa qui était sur mon siège passager et je me suis dit que je devrais plutôt le déposer sur ta stèle. Scotché avec un bout de sparadrap en prenant soin d’en mettre un aussi pour ton mari qui me manquait aussi, souvent.


- Trop tôt.


Ces deux mots, ta fille n’a eu de cesse de les répéter à chacune de ses phrases la dernière fois que je l’ai vu. « Trop tôt », pour parler de ton départ. De ces moments qu’elle voudrait encore passer avec toi, de ces confidences sur le canapé que je n’étais pas la seule à aimer partager avec toi. Trop tôt.


Trop tôt comme ces prises de sang que tu me demandais de décaler un peu plus tard pour te laisser le temps de dormir encore un peu. Ta robe de chambre, le bruit de la bouilloire et mon bol déjà près sur la table de ta cuisine un peu trop sombre. Ces moments sacrés d’après le soin où je te montrais sur mon téléphone les photos du coucher de soleil de la veille, de ma petite dernière toujours aussi potelée ou de mon jardin qui te rappelai le tiens dans lequel tu n’allais plus vraiment.


Trop tôt, trop tard, on ne sait plus trop… 


« Trop tard », c’est ce que je me suis dit lorsque je me suis garée devant l’église ce jour-là. Plus personne sur le parvis, tout le monde était déjà entré. J’ai couru sous la pluie en me disant que j’aurais dû me débrouiller pour être à l’heure. Tu vois, je n’étais pas fichue d’être ponctuelle pour tes prises de sang, je ne le suis pas plus pour ton enterrement… Et puis il y avait eu cette patiente et son pansement de méchage fait dans l’angoisse et la douleur d’une plaie béante qui coule et qui fait peur. J’avais pris le temps pour elle en me disant que j’en aurais moins pour toi... J’ai ouvert la grosse porte en bois et je me suis engouffrée rapidement dans l’église avant de me stopper net, devant ton cercueil posé dans l’entrée, à deux mètres de moi.  


Tout le monde était debout, recueilli autour de toi. J’ai voulu me faire discrète et j’ai cherché du regard un coin où me dissimuler parce que je ne voulais pas qu’on me voit. Et puis la foule s’est écartée pour la laisser passer. Ta fille s’est avancée vers moi avec de grands bras ouverts pour me prendre tout contre elle :


- Oh, tu as pu venir. Merci, merci… 



Je l’ai serré dans mes bras aussi fort que j’aurais voulu te serrer toi et puis elle a eu ces mots susurrés entre deux sanglots :


- Elle t’aimait tellement… Si tu savais, elle t’aimait tellement...


Non, je ne savais pas. 


Dans les bras de ta fille, je me suis fendue en laissant apparaitre d’un coup mon cœur d’amie. Ce cœur que je préservais pendant le soin mais que je ne dissimulais plus une fois le sachet de thé trempé dans l’eau chaude. Ce cœur que j’avais posé dans ta main alors que je tenais la tienne, toute petite que tu étais ma belle et grande dame, dans ton lit d’hôpital la dernière fois que je t’ai vu.

Je ne savais pas. Comment aurais-je pu savoir que tu m’aimais autant ? Comment aurais-je me douter que je t’aimais tout autant… La frontière qui séparait mon empathie de soignante de mon inquiétude d’amie était devenue aussi fine et fragile que la peau de ta main sur laquelle je m’évertuais à chercher une veine. J’ai pleuré de t’avoir perdu si tu savais. J’ai eu tellement mal aux tripes que je me suis demandée « A quoi bon ? ». A quoi bon aimer les soigner ces gens, si c’est pour pleurer de les voir mourir ensuite ? Et d’un coup, je n’y ai plus cru et j’ai envié celles qui prennent soin de l'autre sans aimer d’amitié ceux qu’elles touchent de leurs mains. Celles qui côtoient la mort sans la détester. 

J’ai l’impression de ne plus savoir faire. L’impression d’être condamnée à pleurer ceux que j’ai tellement aimé soigner. Condamnée à détester la mort en frappant mon volant dans une colère dingue de me dire que rien n’est juste. Que la vie est une connasse et la mort une belle garce. 


… Et puis il y a le mimosa. 


Celui de mon jardin, celui que je fixais du regard lorsque ton fils m’a appelé pour m’annoncer ton décès. Ces fleurs jaunes signant la fin de l'hiver que tu détestais tant. J’ai pris mon sécateur et je suis allée cueillir autant de brins que j’avais de patients pour ma tournée du lendemain, plus un que je tenais entre les mains. Le tien. 


Ma tournée du matin a été agrémentée de « Oh, mais ce sont mes fleurs préférées ! », de « C’est gentil de m’amener un peu de soleil dans ma maison ! », et de « Merci beaucoup, vraiment… » sincères et touchants. Je me suis nourri de chacun des sourires de mes patients et j’ai rapidement retrouvé le mien. Mais il me restait un tout dernier brin et moi en train de frapper à la porte de cette maison dans laquelle tu n’habitais plus. 


Ce n’étaient pas tes enfants dans ta maison grande ouverte, finalement. La jeune femme qui m’a accueilli sur le pas de la porte n’a pas tout de suite compris ma présence. Je lui ai parlé d’une personne qui aurait aimé avoir un peu de printemps pour illuminer sa cuisine un peu sombre, je lui ai dit qu’une fleur scotchée sur une stèle n’avait pas de sens et que je préférais l’offrir à quelqu’un qui pourrait la regarder et la respirer. La jeune femme a pris le brin de mimosa en me remerciant avec un sourire, touchée de voir que je l'étais.

« Tu ne sauras jamais à quel point je t’aime », c’est ce que signifie le mimosa dans le langage des fleurs. Et il a raison. Je ne saurais jamais à quel point je suis appréciée de ceux que je soigne et jamais mes patients sauront combien ils sont importants pour moi.

  


[ Photo : mon sac, mon badge et mon tout petit brin de mimosa. Illustration du badge réalisé par Mathou ]


3 commentaires:

colibrirossi a dit…

Il y a quelques temps j'aurais aimé recevoir une branche de mimosa, à travers votre texte je me permets d'en prendre quelques fleurs pour moi.
Je ne suis plus en soins à domicile, mais je soigne au sein d'un centre pénitencier. Et j'aurais bien besoin de mimosa entier pour y emmener un peu de lumière.
Merci pour vos textes, et pour l'amour du métier que vous partagez. Cela fait du bien de savoir qu'on n'est pas seule. Bonne soirée et profitez bien de votre jardin et de votre famille. Surtout n'oubliez pas de leur dire que vous les aimez, le temps pase tellement vite qu'un matin on se retourne et c'est trop tard. Ils sont partis...

Anonyme a dit…

Vos mots sur nos sentiments de soignants... Merci

christelle a dit…

Mon Dieu....que c est beau...

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Merci pour le petit mot ! ^^