mercredi 26 avril 2017

Une goutte d'eau dans un océan de soins.




- Il a tellement changé, si tu le voyais… Il a le visage tout déformé…

Elle est passée tout contre moi, frôlant mon épaule gauche en lâchant près de mon oreille ces quelques confidences qui n’étaient destinée qu’à celui qu’elle avait au bout du fil. J’ai regardé mon téléphone : j’ai quinze minutes, ça va être chaud. J’ai longé le trottoir et je me suis arrêtée devant le passage piéton pour laisser passer une ambulance. Un jeune couple s’est arrêté près de moi. Le sac à main de la femme tapait contre mon bras, agaçant :

- Mais comment je s’rais vénère moi si j’étais à la place de ta mère, sans déconner ! Attends, sa voisine de chambre elle passe son temps à râler et en plus elle ronfle. Bordel, je pèterai trop un boulard ! ‘Pis ‘toute façon j’aime pas l’hôpital, jamais tu me laisses ici. Ja-mais !

J’ai esquivé deux ou trois personnes qui bloquaient l’entrée du bâtiment duquel je devais passer les portes. Chacun enfermé dans sa bulle. En passant près d’eux, j’entendais des brides de leurs conversations téléphoniques. Des «Il dit que ça va, mais moi j’vois bien que ça va pas…» avec autant de mots mâchonnés d’angoisse qu’un ongle rongé entre deux dents rendaient difficile à comprendre. Des «On sait pas, on sait pas. Même les médecins savent pas ce qu'il a !» lâché entre deux nuages de fumée de cigarette et un mordillement de lèvre. Des bulles d’angoisses dont je me protégeais machinalement en traversant la foule le nez plongé dans mon foulard. Réflexe à la con qui ne protégeait de rien…

J’ai frappé à sa porte. La 214, celle au bout du couloir. Celle avec un panneau «Isolement : SHA + mettre des gants » :

- Dis donc, je vais finir par croire que tu préfères tes infirmières de service à moi, je vais être jalouse !

Ton visage s’est irradié d'un magnifique sourire avant de se crisper et de laisser couler des larmes sur tes joues. Ému de me revoir. J’ai pris une chaise et je me suis assise à tes côtés. Deux mois qu’on ne s’était pas vu. Deux mois que je passais en voiture devant chez toi sans m’arrêter parce que tu n'y habitais plus.
Tu m’as raconté ton épuisement. Ce pyjama que tu ne quittais plus. On a parlé de la mort, de la vie et de la mort encore. Il y a eu des débuts de phrases pleins de sourires ponctuées de larmes et des souffrances en majuscules conclu par des yeux brillants d’une presque joie que tu ne t’expliquais pas. Je t’ai demandé comment elles s’occupaient de toi, les blouses blanches qui n’étaient pas moi :

- Il y a des perles. Mais il y a des mollusques aussi… Une heure trente pour avoir un verre d’eau t’imagines ?
- Tu as la mémoire courte, tu te rappelles pas le nombre de fois où j’étais à la bourre et où je suis arrivée chez toi penaude avec ma sacoche de soins sur le dos ? C’était un peu mon verre d’eau à moi…
- Oui, mais là j’étais chez moi. Ici je suis nulle part et je m’emmerde. Ça me rend con tu sais…

Sa bulle à lui, s’était les dix mètres carrés de sa chambre d’hôpital, sa souffrance et la mort qui ne fait même plus peur. Son angoisse à lui, c'était le temps. Celui qui passe trop vite et qui l'éloigne de tout ce qu'il ne vivra plus jamais. Celui qui ne passe pas assez vite et qui lui fait attendre un verre d'eau le regard figé sur l'écran de télé qui abruti. Je lui ai dit :

- C'est l'espace-temps du soin qui veut ça. Et il n'est pas le même pour tous, qu'on soit dedans ou à côté du lit d'hôpital. Le temps passera toujours trop vite pour un soignant. Il sera toujours trop lent pour le patient. Ça rend les verres d'eau agaçants pour tout le monde. C'est nul, mais c'est la maladie qui veut ça, elle déforme tout. Les corps et même le temps. 

J'ai eu envie de le serrer dans mes bras, tout fragile qu'il était. Lui partager un peu de ma bulle pour le sortir un peu de la sienne. Mais mes mains gantées de latex m'ont rappelé que je ne le pouvais pas. D'un coup, j'ai eu l'impression de porter à nouveau cette blouse blanche. Ma bulle blanche à moi, refermée par huit pressions. Ma bulle qui, je le pensais à tord, m'avait trop souvent empêchée de serrer dans mes bras les patients que je soignais à l'hôpital. 
J'ai pris sa main entre les deux miennes et j'ai espéré, vraiment, sincèrement qu'il puisse rentrer chez lui. Retrouver sa bulle de verdure auprès de ses proches, de ses bêtes et de son jardin. J'ai relâché ses mains en espérant que j'aurais l'occasion de les serrer à nouveau. L'occasion de lui dire «Je suis à la bourre, désolée ! ». Mon verre d'eau à moi, une goutte d'eau dans un océan de soins.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Très juste, très bien écrit. Je me sens moins seule, chère consoeur.

L'autre émission a dit…

Très bien écrit.
Est ce que les infirmières ont des talents d'écrivains cachés ?
=> https://www.youtube.com/watch?v=5ifIhQpLUpk

Eliane a dit…

Très touchant ,merci mon infirmière préférée au grand coeur

Eliane a dit…

Très touchant ,merci mon infirmière préférée au grand coeur

Camille Goueffon a dit…

Un très beau texte !

Aydan a dit…

Super joli ce texte! Bravo!

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Merci pour le petit mot ! ^^