jeudi 8 février 2018

Les maux qui blessent.






- Comme quoi, les chiens ne font pas des chats !

Vexée, j’ai fait descendre ma fille de deux ans de mes genoux et sans regarder l’ophtalmologue je l’ai aidé à remettre son bonnet de laine et son écharpe autour de son petit cou. J’étais tout aussi agacée que pressée de partir du cabinet dans lequel je venais de faire passer un examen de vue à ma puce. J’ai laissé le médecin discuter avec mon homme pendant que je bouillais en remontant la fermeture éclair de son manteau. On consultait pour un "trois fois rien", une histoire d’œil qui fait coucou à l’autre, un strabisme arrivé sans prévenir pile dans ses jolis yeux bleus. Un trois fois rien selon le médecin et une inquiétude probablement pas justifiée pour moi de voir ma fille porter des lunettes toutes son enfance. Il y a tellement plus grave... Je venais d’expliquer au médecin que des lunettes, j’en avais porté toute ma vie jusqu’à ce que le laser me délivre de ma méga-myopie et que je ne me réjouissais pas de voir ma fille en porter à son tour. « Les chiens ne font pas des chats ! », voilà ce qu’elle m’a répondu en tapotant sur son ordinateur. Mais moi, dans ma tête de mère-ex-bigleuse je me suis rappelé les « espèces de taupes » de l’école primaire, les « boudin à cul de bouteille » au collège et les « Femme à lunettes… » en soirée. Je me suis fermée et je n’ai plus voulu l’écouter. Dans la voiture, mon homme a essayé de me rassurer en me disant « Elle a été vexante, elle s’est mal exprimée… »

Peut-être, admettons. Mais c’est un médecin elle devrait peser ses mots, même ceux qu’elle pense insignifiants face à ses patients… Sur le chemin du retour, je regardais la neige tomber sur la route et j’ai repensé aux mots de Thomas, cet étudiant infirmier dont je venais de partager le difficile vécu de stage sur Facebook, glaçant. Le poids des mots, qu’on se prend parfois comme un boulet en pleine gueule et qui a le pouvoir de rendre un trois fois rien pire que tout… 

En tant que soignante, des mots maladroits j’en ai dit, trop souvent. Et à chaque fois je m’en suis voulu suffisamment pour ne pas refaire la même erreur ensuite. Il y a eu cette fois où j’ai raccompagné aux portes de mon service une fille inquiète que j’ai voulu rassurer d’un « ça va aller », pour l’accueillir le lendemain matin après que le médecin de garde lui ai annoncé le décès de son père dans la nuit. Elle m’en a beaucoup voulu, mais pas autant que j’ai pu m’en vouloir. Il y a eu ces fois où j’ai parlé de ces « petites » piqures, de ces « petites prises de sang » et de ces « simples pansements » jusqu’à ce qu’un patient ait le courage de me répondre que même de petits soins pouvaient occasionner de grandes douleurs et un gros ras le bol. Depuis, mes soins ne sont plus « petits », « simples » ou « faciles », ce sont des soins, point. Et puis, il y a eu cette fois où j’ai demandé à une patiente que je voyais pour la première fois de s’installer sur le fauteuil de prélèvement. Elle venait pour une prise de sang et elle m’a tendu son ordonnance sur lequel était prescrit un bilan bien complet :


- Ah, vous venez aussi pour une recherche de grossesse ? Cool…
- Non, ce n’est pas cool. Je veux avorter.


J’ai ravalé mon sourire au moment où ses yeux ont plongé dans les miens. A l’époque, j’étais enceinte de mon premier enfant et j’étais loin de me douter que j'allais me trouver dans sa situation, sur ce même fauteuil quelques mois plus tard…

Assise dans la salle d’attente de la maternité, j’attendais au milieu de toutes les femmes enceintes à gros ventre qu’on m’appelle pour passer l’échographie de datation. Cet examen faisant parti du parcours de l’avortement. « On doit dater la grossesse pour savoir de combien vous êtes enceinte. Le résultat déterminera si l’avortement se fera par voie médicamenteuse ou par aspiration ». Ce jour-là, en sortant un peu sonnée du centre d’IVG je n’avais retenu que « Enceinte – avortement - aspiration ». Trois mots clés qui ferait fermer sa gueule à n’importe quel con que j’entendrais encore une fois parler « d’avortement de confort ». Une externe a fini par m’appeler en me demandant de la suivre dans la salle d’examen où m’attendait une interne qui ne s’est même pas présentée à moi. On m’a demandé de me déshabiller, on m'a donné un papier pour préserver ma pudeur avant d'écarter les jambes à la demande de l'interne. Le gel était froid, la main de la soignante encore plus. Je regardais droit devant moi la fenêtre panoramique qui donnait sur un parking. Il faisait beau mais malgré le soleil la pièce était sombre :


- Madame ? Oui, donc je vous demandais, vous voulez voir ?
- Quoi ? N… Non. Non. Je ne veux pas voir, je veux me faire avorter, je ne veux pas voir, et ne pas entendre le cœur. Coupez le son… S’il vous plait…

L’interne a tourné l’écran vers son externe. Elle appuyait fortement avec sa sonde, mon accouchement étant récent, j'étais crispée, ça faisait mal. J’ai regardé la fenêtre pour me concentrer sur autre chose. J’ai remarqué que le film opaque qui la recouvrait était décollé dans un coin. L’interne s’est arrêté à un endroit précis de mon bas ventre et n’a plus bougé. Je l’ai entendu tapoter l’écran avec ce qui devait être la pointe de son stylo et elle a demandé à son externe « Tu vois là, ça bouge. Ça veut dire quoi ? ». Mes yeux se sont écarquillés sans bouger du petit coin décollé et mon cœur s’est suspendu à ce qu’elle allait répondre. L’externe, très discrète depuis le départ, a prononcé des mots que je n’ai pas compris tout de suite. J’ai tourné mon visage vers la blouse-blanche-en-chef et tout en rangeant son stylo dans la poche sur sa poitrine elle a ajouté :


- Oui, c’est ça. C'est « viable ». 

Ça bouge. C’est viable.

Je leur avais demandé de couper le son pour ne pas entendre son cœur, j’aurais peut-être dû leur demander de se taire pour ne pas vrillé le mien. Mais je n'ai rien dit. Elles sont sorties de la pièce en prétextant un dossier à aller chercher en me laissant seule sur la table d'examen avec ce chiffon de papier entre les jambes qu'elles m'avaient laissé pour m'essuyer. Ces soignantes ne sauront jamais rien de la colère et de la culpabilité qu'elles ont fait naitre dans mon ventre ce matin-là.

Des patientes qui viennent au cabinet pour déterminer le début d’une grossesse j’en ai souvent. Et maintenant je leur demande « Qu’attendez-vous de ce résultat ? ». Et si elles me répondent qu’elles espèrent qu’il soit négatif en se doutant ce n’est pas le cas, je les déculpabilise d’emblée. Je leur explique qu’être acceptée à un examen qu’on aurait voulu rater, ça arrive. Je les déculpabilise en leur rappelant que l’avortement est un droit français, que nous sommes 300 000 par an à y avoir recours. Que même si nous n’étions que deux à se faire avorter ça ne changerait rien. C’est un droit. Je leur explique les étapes, je traduis les mots du médecin pas toujours intelligible et je leur dis que ça arrive. Que s’est arrivé à certaines, et que ça arrivera à d’autres… J'essaie de peser mes mots, de ne pas en dire de trop, de me taire aussi la plupart du temps pour éviter à l'autre ces maux qui vrillent le ventre et le cœur aussi parfois.

Mais des erreurs, j’en ferai d’autres, je le sais et je m'en voudrais encore, je le sens. Et comme à chaque fois, j’essaierai de me rassurer en me disant que c'est humain malgré tout. Je me dirais une nouvelle fois qu'en voulant bien faire les choses, parfois on les fait mal... Alors, je ne sais pas si les chiens ne font pas des chats ou si ils seraient capable de mettre au monde tout une portée de félins, mais aujourd’hui j’aurai dû sortir les crocs pour répondre à ce médecin qu’il n’y a pas de petits soins, qu’il n’y a pas de trois fois rien dans la tête d’un patient inquiet et qu’il n’y aura jamais de mots plus importants que ceux sortant de la bouche de leurs soignants. J'aurai dû lui dire que la bêtise est réelle et que de s'en rendre compte l'a rend simplement plus humaine et qu'il faudrait faire au mieux pour que les mots qui soignent ne deviennent pas des maux qui blessent.

1 commentaire:

Maï a dit…


J'essaye d'arrêter les "petites" piqûres... Mais bon, sur des minis veines de micro patients c'est un peu des petites piqûres quand même!
Plus sérieusement j'essaye de vraiment surveiller les mots et leur portée sur les maux, certaines habitudes sont dures a changer...
En tout cas comme à chaque fois magnifiques texte ponctué de belles réflexions...

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