- Madame Klass, madame Klass,
mais pourquoi vous vous acharnez à m’appeler comme ça ? Ce n’est pas mon
nom ! (le nom de ma patiente a bien
évidemment été changé)
La toute petite dame au regard
perçant qui se tenait devant moi et qui plongeait ses yeux dans les miens avec
ténacité, semblait de toute évidence agacée de ma présence et de mon entêtement
à vouloir l’appeler par ce nom avec lequel je l’accueillais depuis toujours. Ce
nom pourtant marqué en lettres majuscules sur sa sonnette de porte, sans
« Madame » ni prénom. Un simple « KLASS », à la consonance
dure et droite, qui lui correspondait assez bien.
« Vous préférez peut être que je vous appelle
Elizabeth ? »
- On m’appelle Babeth. Elizabeth
c’est pompeux…
Parfait. Dorénavant, et pour
éviter tout conflit devant le lavabo de la salle de bain, je l’appellerai
ainsi. Cette patiente avait un caractère de feu. Elle ne devait certainement
pas dépasser les un mètre cinquante, mais la façon qu’elle avait parfois de
vous regarder, pouvait vous rendre tout petit. Elle avait ses têtes, et fort
heureusement pour moi, je me trouvais du bon côté de la liste.
J’ai toujours eu un penchant pour
les femmes de caractères. Elles sont plus difficiles à approcher et à cerner.
Avec ces patientes, rien n’est jamais acquis, sauf peut être la confiance
qu’elle vous accorde le jour où elles vous considèrent comme faisant partie de
la « bonne catégorie ». Je les aime bien.
Et je l’aimais bien cette
patiente. J’étais peinée de voir que depuis quelques jours, elle perdait pied.
Son corps arqué de neuf décennies et son esprit fatigué de supporter tant de
souvenirs commençaient à lâcher prise. Je l’avais retrouvé quelques jours auparavant
nue dans son couloir. Elle avait chuté la veille au soir et avait passé la nuit
au sol. Elle était souillée de selles et d’urines et tenait des propos
incohérents me parlant de trains, de plein d’enfants, du froid. Me rejetant à
chacune de mes approches, j’avais dû faire preuve de beaucoup de patience pour
qu’elle finisse par me reconnaitre.
Un passage aux urgences plus tard et deux
trois invectives à l’interne de garde _ qui avait dû se sentir tout petit à
sont tour _ avaient contribué au retour précoce à son domicile dès le
lendemain. C’était le début d’une longue série de troubles de la mémoire. Elle
ne semblait plus savoir qui elle était, et je n’étais jamais sûr de savoir qui
j’allais retrouver le lendemain…
Un soir, je suis passée la voir
pour ces soins. Elle était installée dans son fauteuil le regard fixé sur la
baie vitrée. Un pigeon se tenait là, immobile et son regard globuleux
semblaient lui aussi fixer celui de ma patiente. Le « Oui oui ! » habituel n’avait pas fait suite au
tintement de la sonnette. Les deux mains, maigres et creusées aux veines
apparentes, agrippaient les accoudoirs recouverts de napperons de dentelles. J’étais pressée d’entendre sa voix pour ôter
de mon esprit l’idée morbide, qu’elle était peut-être morte.
- Vous pouvez partir, je ne vous
dirais rien…
« Me dire quoi Madame Klass ? »
- Je ne suis pas Madame Klass !
Et pour une boche, vous n’êtes pas bien fine, si j’vous dis que je ne vous
dirais rien !
Son regard était toujours fixé à celui du pigeon.
Son regard était toujours fixé à celui du pigeon.
J’ai senti l’impasse, le
dialogue de sourd et l'agressivité montante. J’ai changé radicalement de sujet, prétextant un intérêt soudain pour cette pluie qui avait durée toute la journée _ et que j’avais pourtant
débriefée avec tous mes autres patients. L’important était de couper court au
délire qui semblait la persécuter. Mon passage devant la baie vitrée déclencha
le départ du volatile, et mis fin à la bataille de regards qui se jouait entre
la dame de 92 ans et l’audacieux pigeon. Elle a alors retourné la tête vers moi
et m’a demandé :
- Comment allez-vous, pas trop
mouillé par ce temps ?
Elle s’était reconnectée,
l’espace d’un envol de pigeon...
Quelques jours plus tard, elle a
refait une chute, et ses délires se sont amplifiés au point d’en devenir violente.
Elle ne reconnaissait plus ses soignants, et tolérait tout juste ses enfants.
Les pigeons semblaient eux, toujours autant la fasciner…
Un jour, j’ai reçu un appel de sa
fille pour m’informer qu’ils avaient trouvé une place dans la maison de
retraite que leur maman avait choisi et qu’elle y entrerait dès sa sortie
d’hospitalisation. J’en ai profité pour lui demander si elle savait d’où venait
ses phrases, les retours en arrière que sa mère semblait revivre :
- Ma mère a dû changer de nom
pendant la seconde guerre mondiale. Son vrai nom est Laurent. C’est l’état
Français qui lui en a fourni un nouveau lorsqu’un jour elle s’est faite
attraper par l’armée allemande. Pendant la guerre, ma mère a sauvé beaucoup
d’enfants juifs qu’elle hébergeait chez elle avant de les faire passer en
Belgique. Elle en a adopté trois : moi et mes frères. Pour les
pigeons ? C’est drôle que vous me parliez de ça, mon jeune frère justement,
adorait en élever. Grâce à lui on a pu manger de la viande pendant la guerre,
j’en ai tellement mangé que je ne supporte plus la vue d’un pigeon !
Il y a des jours où le présent
questionne le passé, et où l’on comprend que l’actuel est influencé par l’avant,
bien plus qu’on ne le croit. Qu’il suffit d’un simple pigeon sur le rebord d’un
balcon pour comprendre que la mémoire est précieuse et qu’il faudrait autant
que possible ne l’emplir que de souvenirs heureux…
[Peinture de Christian Schloe]