lundi 21 septembre 2015

Les SSIAD ont la dalle et démarchent mes patients.





Les trois petits coups frappés sur le carreau le sont toujours avec une grande douceur tant j’ai peur à chaque fois de voir se casser la fragile porte de ferme. Le joint entourant chacune des petites vitres s’est durci et a complètement disparu par endroit. Le bois de la porte peinte en blanc laisse apparaitre des fissures. Dans les petits interstices formés, de petites araignées ont profité des courants d’air pour y faire leurs nids. Un rideau blanc brodé, probablement acheté à la Redoute et représentant des dauphins, tranchait avec l’exotisme du coin : une ancienne ferme perdue au milieu des champs, bien loin des dauphins et des palmiers ! La façade était décrépie laissant apparaitre les pierres de granits. La cour était une simple étendue d’herbe mélangée à du gravillon grossier et à de la boue. 

Il pleuvait et je devais me coller au plus près de la porte pour ne pas me mouiller. Une grosse mouche à vers était coincée entre le rideau et le carreau faisant bouger les vagues brodées et industrielles…

- Ouiiii ! Entrez ! 

Comme tous les matins, le couple m’attendait non loin de la porte. Chacun assit à sa place devant cette immense table de bois recouverte d’une nappe cirée délavée aux bords patinée par les avant bras. Ils faisaient face à un meuble en formica marron et blanc. Dans un coin, une petite télé des années 80 jamais allumée qui ne fonctionnait certainement plus depuis le passage à la TNT et un poêle à bois imposant étaient les seuls meubles présents dans la pièce. 

Je serrais la main des deux quasi-centenaires, avant de m’enquérir de la nuit et de leur humeur. Passée la presque-obligée tradition météo « Oh bah il pleut, ‘faut courir entre les gouttes ce matin ! », le vieux monsieur m’indiqua de son doigt déformé par l’arthrose, le gros article en deuxième page de son journal local : « infirmière et kiné, dans le viseur ».
« Viseur », carrément ? J’avais la soudaine impression d’être dans la ligne de mir d’un sniper caché dans les champs de maïs près à me tirer une décharge de gros sel dans les fesses au moindre écart de cotation.

- Alors, il parait que vous coutez trop cher ?


Un patient de plus qui me sortait, article à l’appui, le bilan de la cour des comptes... Ce n’était pas le premier de la matinée et j’étais fatiguée de devoir justifier de la légitimité de mes soins. Comme si ma simple présence chez eux ne suffisait plus ! Rajoutez à ça le manque de motivation de devoir argumenter la chose avec quelqu'un dont la surdité était aussi lourde que la petite mère que j'essayais de décoller et de son fauteuil et vous obtiendrez une réponse teintée de bon sens : « Les bureaucrates ne sont que des cons, vous n‘avez qu’à leur demander de m’accompagner toute la journée et on lira ensemble le titre du journal de demain ! On y va ma petite dame ? ».

Les chaussons frottaient le sol en béton brut... L’ouverture de la salle de bain fit entrer dans mes narines une odeur d’humidité et de renfermé. La peinture au plomb ne tenait plus et le sol était recouvert d’une fine couche de saleté sur laquelle on trouvait des troupeaux de moutons réfugiés dans les coins. La pièce était à l’image du reste de la maison et de ses hôtes : « D'une simplicité sans chichi et en dehors du temps ». Un univers presque caricatural digne de l’émission « Strip-tease ».

La petite mamie peu bavarde était installée sur une chaise et soufflait la respiration d’un cœur fatigué. Elle ne parlait que de météo et de mes petits seins, plus petits que les siens. Ses mots étaient régulièrement interrompus par des pets et des rots qui ponctuaient ses phrases et comblaient les silences. Un vrai feu d’artifices sonores et olfactifs ! Tous les jours les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes gestes. Des discussions redondantes auxquelles je me pliais avec plaisir tant ils m’étaient tous sympathiques. 
L’eau chaude s’écoulait sur ma main gantée et remplissait le vieux lavabo en émail. Les vapeurs qui se dégageaient venaient embuer un miroir brisé dont les trois morceaux scindaient mon reflet. Je lavais avec précaution le vieux corps mal étiré appliquant, de ci de là, talc et eaux de Cologne en profitant dès que possible pour laver un peu plus que la veille. Ici, les vêtements, culotte comprise, n’étaient changés que le jour du sacro-saint dimanche. Avec elle, il fallait négocier sec du gant de toilette, accepter l'impensable sans imposer l'intolérable !

Un soutien-gorge par-dessus un maillot, une culotte recouverte d’une gaine dans laquelle était fourré un pull. Un rituel composé de multiples couches tout aussi improbables que rassurant pour ma vieille patiente. Alors que je peignais avec une infinie douceur sa chevelure blanche et bouclée, je la regardais dans le miroir : « Je coûte trop cher ?! ». Ce soin ne coûte que 7€95 la demi-heure, je ne comprends pas…


Mais si je disparais, qui viendra démêler ses boucles serrées ? Des HAD, des SSIAD aux équipes en mouvement et évoluant au gré des RTT ou des départs et devant lesquelles elle devra se dénuder ? Des structures dont le fonctionnement coûte bien plus cher que nous. Je m’inquiète, je fronce les sourcils et je la regarde à nouveau. Elle me sourit et me dit « Toi, t’as des tout p’tits seins par rapport à mes gros teutons hein ! ». Elle lâchait un nouveau pet. J’ai confirmé et lui ai rendu son sourire. Si j’ai choisi le libéral, c’est exactement pour ça. Rencontrer des « patients-bonheur » capable de me redonner le sourire et la foi dans mon métier en les regardant simplement à travers un miroir brisé.


J’ai raccompagné ma petite dame vers le salon auprès de son vieux mari en pleine lecture, le nez à deux centimètre de son journal. Il s’est interrompu et m’a dit : 

- Y’a les infirmiers du « Chiade j’sais pas quoi » qu’ont appelé. Ils voulaient v’nir faire les soins d’ma femme. J’ai dit que vous veniez déjà matin et soir et que ça allait faire beaucoup. Ils m’ont raccroché au nez ! 

« Raaaaaaah !!! ». Au fond de moi j’ai crié de colère devant ces SSIAD qui ont la dalle au point de démarcher mes patients ! L’hôpital avait dû les appeler le jour de la sortie de ma patiente, sans même avoir pris la peine de me prévenir avant, hallucinant. J’ai refermé la porte, laissant la mouche une fois de plus aux prises avec le rideau brodé de dauphins...


Je me suis sentie seule dans ma voiture et perdue au milieu des champs. Seule dans mon cabinet et noyée dans la masse des 100 000 infirmières libérales. Tous comme mes seins face à ceux de ma patiente, je ne faisais pas le poids face aux  grosses structures que sont les HAD et les SSIAD, puissantes, bien représentée et prêtes à tout pour se rentabiliser. Qu’allons-nous devenir si nous n’arrivons pas à nous fédérer ? Et si tout était en train de se jouer…

2 commentaires:

chaourcinette a dit…

rhhooooooooo! j'les aime tes vieux ! j'aime la façon que tu as de les aimer.....je déteste cette mouche à merde coincée derrière les dauphins......t'es sûre qu'elle vient pas espionner ?
je suis parfois désespérée par tant de connerie !
courage ! il faut tenir! pour tous ces p'tits vieux !!

c'est l'infirmière a dit…

Ah ah ah ! Une mouche espion de la Sécu'... J'vais la surveiller de près celle-là ! ^^

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Merci pour le petit mot ! ^^