dimanche 27 septembre 2015

Les petits-services rendus, ou comment tendre la main et se faire arracher le bras.





- A chaque fois que je referai mon lit, je penserai à vous ! Merci !

Cette phrase, qui aurait dû être le slogan d’une publicité pour de la literie, provenait en fait de la bouche plus que souriante de la femme du patient dont je m’occupais ce matin là. Alors que je manipulais la sonde urinaire du vieux monsieur allongé à moitié nu sur son lit défait, je regardais sa femme s’époumoner, les bras tendus en étoile, en prise avec une housse de couette récalcitrante et le visage rougi par l’effort. « Non mais attendez vous allez me faire un malaise là ! Retournez moi cette housse de couette, je termine mon soin et je vous montre ma technique, en deux-deux ce sera plié ! ». 

Oui. Il faut être infirmière libérale pour retrouver dans une même scène : une femme rougissante d’effort, une verge et une infirmière super au taquet sur la literie et ce, sans avoir à trainer sur des sites internet qui vous demanderaient votre date de naissance avant de cliquer. J’adore mon taf. Bref. Je n’étais pas spécialement en avance, mais pas non plus vraiment pressée de quitter ce couple que j’adorais. J’ai donc pris le temps de les former à ma technique découverte alors que j’étais étudiante infirmière et faignante. 

Mon boulot c’est un peu ça : des soins et plein de petits services comblant les créneaux de speudo-pause que je pourrais m’octroyer. Tous ces petits services chronophages, ces coups de pouce gratuits auxquels on se pli, ou pas en fonction de notre seuil de tolérance, de notre bienveillance ou... Du patient, soyons honnête. Car oui j’avoue, autant il y a des gens que j’ai envie d’aider, autant il y en a d’autres, que je prendrais plaisir à laisser galérer avec leur couette !

Il y a plusieurs catégories de services. Il y a tout d’abord les services rendus aux animaux, ces pauvres bêtes qui n’ont rien demandé mais que je vais aider au risque que mon karma de Pocahontas ne me le pardonne jamais. 

Ainsi dernièrement, j’ai raccompagné ce chien fugueur que je connaissais bien. Il appartenait à l’un de mes anciens patients que je savais absent toute la journée. Ne voulant pas prendre le risque de le retrouvé écrasé, j’ai pris le chien avec moi dans la voiture pour ensuite supporter l’odeur infecte de la bête à poil durant tout le reste de ma tournée, tant il semblait avoir imprégner les tissus de ma voiture. 
Un autre jour, j’ai appelé deux fois la gendarmerie de mon patelin pour leur signaler un troupeau de cinq bœufs en divagation sur une départementale. Repassant sur les lieux en fin de matinée et voyant que les bêtes étaient toujours là, je les ai guidé jusqu’à leur ferme, moyennant des manœuvres de mon véhicule digne des grands fermiers de l’ouest américain, le chapeau texan en moins. 
Une autre fois, en sonnant à un portail de propriété, je me suis retrouvée face à un cheval. Il appartenait à mon patient et semblait préférer regarder passer les voitures plutôt que de rester dans son champ. Je l’ai pris par le licol et me suis présentée à la porte d’entrée avec ma mallette de soin d’un côté et un cheval de l’autre. 
Je ne manque jamais de lâcher un coton-boule au chat de celui que je viens prélever pour 1) M’en faire un pote, 2) Qu’il me lâche la grappe, 3) Gagner des points auprès de mon patient. 
Enfin, j’appelle tellement souvent la Mairie pour ce genre de chose que lorsque je dis à la secrétaire « C’est l’infirmière ! », elle me répond : Ah, encore un chat d’écraser ? Et oui…


Et alors que les animaux n’ont pas demandé à croiser mon âme-de-Pocahontas-qui-peint-en-mille-couleur-l’air-du-vent, les humains eux, savent abuser de ma présence et du « Oh bah tant que vous êtes là ! ». 

Ainsi, un jour où j’avais refusé de descendre deux étages pour aller chercher le journal de cette vieille dame, lui expliquant que son fils, qui passait tous les soirs, pouvait le faire, je l’ai entendu me répondre : « Mais mon fils n’a pas que ça à faire, il a un travail ! », je me suis dis : plus JAMAIS. Si je continue à leur tendre la main, ils vont finir par me bouffer le bras...

Et quelques semaines plus tard, j’aidais une petite mamie à déboucher une bouteille de rouge en vu de son apéro d’anniversaire qu’elle organisait avec ses deux copines de 90 ans chacune, j’ai pris l’habitude de fermer les volets de cette autre pour ne pas qu’elle prenne le risque de tomber en sortant, j’ai programmé le Wifi sur la tablette numérique d’une voisine qui ne captait rien à la nouvelle technologie et j’ai coupé des brins de romarin et de thym de mon jardin pour cette vieille dame qui devrait cuisiner le lendemain des courgettes toutes fades à cause d’un jardinier qui, dans excès de zèle, avait tout coupé, y compris les aromates du potager.

vendredi 25 septembre 2015

Les 100 000 et moi, et vous.



Nous sommes les prises de sang tôt le matin quand il n’y a pas de laboratoire. Nous sommes les pinces qui ôtent les agrafes, les lames faisant sauter les points. Nous sommes les Kocher et les compresses nettoyant et pansant les plaies. Nous sommes les gants de toilettes, les serviettes et les pommades lavant et entretenant la dignité des corps. Nous sommes celles qui arpentent les routes de vos villes et de vos campagnes, de vos rues et de vos cours. Nous sommes celles qui sonnent aux portes, entrant dans les maisons et dans les appartements.

Nous sommes 100 000, et il y a moi.

Je suis celle qui réconforte votre compagne qui n’arrive pas à avoir d’enfant et pour qui je croise les doigts à chacune de mes injections. Je suis celle qui calme les pleurs de votre enfant et pour qui je prendrais le temps d’expliquer le soin, car aucun ne mériterait d’avoir mal. Je suis celle qui entend l’angoisse du mari, en larme de voir décliner sa femme qu’un cancer est venu meurtrir le corps. Je suis celle qui tente de contenir la démence d’une vieille dame fatiguée de vieillir mais heureuse de pouvoir rester chez elle auprès de son chat. Je suis celle derrière son volant que vous saluez de la main, celle à qui vous ouvrez la porte de votre maison et à qui vous confiez vos proches.

Je suis une parmi 100 000, et il y a vous.

Vous êtes celui à qui j’ouvre la porte de mon cabinet, toujours avec le sourire. Vous êtes celui que je vais soigner en m’enquérant de sa santé, chaque matin. Vous êtes celui qui parfois m’offre du réconfort quand je ne pensais pas en avoir besoin. Vous êtes celui qui me donne envie de continuer à soigner malgré les difficultés. Vous êtes celui qui a lu le bilan de la cour des comptes et qui s'est effrayé de ce que nous coûtons chaque année, 6 milliards. Vous êtes celui qui s’est questionné sur notre intérêt d’exister sans se douter qu’il aura un jour besoin de nous.

Mais vous êtes celui qui ne sait pas.

mardi 22 septembre 2015

C'est trop jaune et je suis verte.



Aujourd'hui, j'ai reçu une enveloppe de la CPAM. 
J'aime pas trop ce genre de courrier parce que c'est rarement une invitation à un cocktail. En fait je ne sais même pas pourquoi je dis "rarement", car la sécu' ne m'a jamais invité à un cocktail. C'est bien dommage car je suis sûr qu'un p'tit verre permettrait de détendre l’atmosphère à coup de "Hey Jean-Patrick, tu pourrais me passer les cacahuètes ? Et pendant qu'on y est, mon indus là, on en est où ? Bref, j'peux t'appeler Jean Pat' maintenant que tu me l'as déjà mis dans l'os plusieurs fois non ? Non...? "

Bref. Pas d'invitation à un verre de l'amitié mais une enveloppe bien épaisse et pour cause, il s'agissait d'un retour de feuilles papiers imprimées par mes soins pendant mon congé maternité. Oui, vous vous rappelez ? Ma remplaçante ne pouvant pas utiliser mon lecteur de carte vitale pour facturer ses soins, je devais lui sortir les feuilles de soins papier de mes patients chroniques pour qu'elle leur fasse signer, au risque que je me fasse attaquer pour "utilisation frauduleuse de la carte CPS !". Wouuuuh Jean-Patrick, méchant ! Il fait flipper avec ses accusations de fraudes là alors que je n'ai encore rien fait ! Bref, la CPAM m'a renvoyé les feuilles parce qu'elle ne veut pas les traiter. 

Non. En fait, c'est pas qu'elle " ne veut pas ", c'est qu'elle " ne peut pas " les traiter. Motif : " trop jaune ". 

Les feuilles papiers étient trop jaunes. Ouais. J'avoue, ma cartouche d'encre avait soif ce jour là mais j'avais quand même réussi à sortir un quelque de chose de mon imprimante. Un quelque chose de... Trop jaune. Du coup, même si le principal était lisible (puisqu'il était, lui, écrit de noir), pour mon Jean-Pat', qui n'était pas daltonien, il manquait le "orange"

J'ai dû tout réimprimer, tout renvoyer et espérer que le patient ne m'appellera pas pour me dire qu'il n'est toujours pas remboursé de ses soins parce que son dossier n'est toujours pas traité par la CPAM qui a vu " jaune " une feuille de soins papier qui du coup me fait voir "rouge". Je suis verte.

lundi 21 septembre 2015

Les SSIAD ont la dalle et démarchent mes patients.





Les trois petits coups frappés sur le carreau le sont toujours avec une grande douceur tant j’ai peur à chaque fois de voir se casser la fragile porte de ferme. Le joint entourant chacune des petites vitres s’est durci et a complètement disparu par endroit. Le bois de la porte peinte en blanc laisse apparaitre des fissures. Dans les petits interstices formés, de petites araignées ont profité des courants d’air pour y faire leurs nids. Un rideau blanc brodé, probablement acheté à la Redoute et représentant des dauphins, tranchait avec l’exotisme du coin : une ancienne ferme perdue au milieu des champs, bien loin des dauphins et des palmiers ! La façade était décrépie laissant apparaitre les pierres de granits. La cour était une simple étendue d’herbe mélangée à du gravillon grossier et à de la boue. 

Il pleuvait et je devais me coller au plus près de la porte pour ne pas me mouiller. Une grosse mouche à vers était coincée entre le rideau et le carreau faisant bouger les vagues brodées et industrielles…

- Ouiiii ! Entrez ! 

Comme tous les matins, le couple m’attendait non loin de la porte. Chacun assit à sa place devant cette immense table de bois recouverte d’une nappe cirée délavée aux bords patinée par les avant bras. Ils faisaient face à un meuble en formica marron et blanc. Dans un coin, une petite télé des années 80 jamais allumée qui ne fonctionnait certainement plus depuis le passage à la TNT et un poêle à bois imposant étaient les seuls meubles présents dans la pièce. 

Je serrais la main des deux quasi-centenaires, avant de m’enquérir de la nuit et de leur humeur. Passée la presque-obligée tradition météo « Oh bah il pleut, ‘faut courir entre les gouttes ce matin ! », le vieux monsieur m’indiqua de son doigt déformé par l’arthrose, le gros article en deuxième page de son journal local : « infirmière et kiné, dans le viseur ».
« Viseur », carrément ? J’avais la soudaine impression d’être dans la ligne de mir d’un sniper caché dans les champs de maïs près à me tirer une décharge de gros sel dans les fesses au moindre écart de cotation.

- Alors, il parait que vous coutez trop cher ?


Un patient de plus qui me sortait, article à l’appui, le bilan de la cour des comptes... Ce n’était pas le premier de la matinée et j’étais fatiguée de devoir justifier de la légitimité de mes soins. Comme si ma simple présence chez eux ne suffisait plus ! Rajoutez à ça le manque de motivation de devoir argumenter la chose avec quelqu'un dont la surdité était aussi lourde que la petite mère que j'essayais de décoller et de son fauteuil et vous obtiendrez une réponse teintée de bon sens : « Les bureaucrates ne sont que des cons, vous n‘avez qu’à leur demander de m’accompagner toute la journée et on lira ensemble le titre du journal de demain ! On y va ma petite dame ? ».

Les chaussons frottaient le sol en béton brut... L’ouverture de la salle de bain fit entrer dans mes narines une odeur d’humidité et de renfermé. La peinture au plomb ne tenait plus et le sol était recouvert d’une fine couche de saleté sur laquelle on trouvait des troupeaux de moutons réfugiés dans les coins. La pièce était à l’image du reste de la maison et de ses hôtes : « D'une simplicité sans chichi et en dehors du temps ». Un univers presque caricatural digne de l’émission « Strip-tease ».

La petite mamie peu bavarde était installée sur une chaise et soufflait la respiration d’un cœur fatigué. Elle ne parlait que de météo et de mes petits seins, plus petits que les siens. Ses mots étaient régulièrement interrompus par des pets et des rots qui ponctuaient ses phrases et comblaient les silences. Un vrai feu d’artifices sonores et olfactifs ! Tous les jours les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes gestes. Des discussions redondantes auxquelles je me pliais avec plaisir tant ils m’étaient tous sympathiques. 
L’eau chaude s’écoulait sur ma main gantée et remplissait le vieux lavabo en émail. Les vapeurs qui se dégageaient venaient embuer un miroir brisé dont les trois morceaux scindaient mon reflet. Je lavais avec précaution le vieux corps mal étiré appliquant, de ci de là, talc et eaux de Cologne en profitant dès que possible pour laver un peu plus que la veille. Ici, les vêtements, culotte comprise, n’étaient changés que le jour du sacro-saint dimanche. Avec elle, il fallait négocier sec du gant de toilette, accepter l'impensable sans imposer l'intolérable !

Un soutien-gorge par-dessus un maillot, une culotte recouverte d’une gaine dans laquelle était fourré un pull. Un rituel composé de multiples couches tout aussi improbables que rassurant pour ma vieille patiente. Alors que je peignais avec une infinie douceur sa chevelure blanche et bouclée, je la regardais dans le miroir : « Je coûte trop cher ?! ». Ce soin ne coûte que 7€95 la demi-heure, je ne comprends pas…

vendredi 18 septembre 2015

Je me débouche le nez avec un pied.

 

Mon métier d'infirmière libéral est formidable tant il me permet de faire de nouvelles expériences ! Apprentissage du jour : " Se déboucher le nez avec une mamie et un pied ".

Je trainais cette crève depuis des lustres. J'avançais au ralenti et mon cerveau semblait se noyer dans mes sécrétions nasales. Mon roulement de sept jours était interminable... Jusqu'à ce matin.
Je venais de réaliser le bain de pieds de cette chère petite mamie, qui, comme à son habitude m'avait préparé tout le nécessaire à son rituel préféré du vendredi. Serviettes, gants, savon et... Une toute nouvelle crème pour les pieds ! Chouette !

Semblant être lassée de cette crème à la violette dont elle me gratifiait tous les jours, elle me sortie ce matin là une toute nouvelle trouvaille dont le gel "effet froid" rappelait une certaine pub Durex... Un peu sceptique, je lisais la composition du tube. "Gel pour les pieds" il n'y avait aucune erreur possible, je pris donc entre me mains l'un ses pieds à la peau fine et fragile et y mis une bonne grosse dose de gel...  A peine le massage débuté mes sinus se sont ouverts jusqu'au sommet du chignon crispant au passage mon cerveau qui semblait enfin avoir retrouvé une taille normale. 

C'était incroyable et encore plus efficace que le Vickx ! J'ai pu respirer à nouveau pour la première fois depuis des jours ! Le gel mentholé pour les pieds, il n'y a rien de mieux pour déboucher un nez ! Merci chère petite mamie !

mercredi 16 septembre 2015

Coup de gueule infi' # 13 : il parait que je coûte trop cher à la société





Ce matin je n’arrive pas à me concentrer derrière mon volant. Beaucoup de soins à caler en peu de temps, la projection mentale de mon agenda me fait mal aux synapses. Je suis énervée et je lutte depuis le réveil pour ne pas laisser ce bouillonnement intérieur transparaitre sur mes soins. Il y a cette musique sur Radio Nova que j’adore habituellement mais qui m’agace l’oreille ce matin. Je n’ai même pas envie de zapper sur France Inter. Pas envie d’écouter nos Politiques qui ont certainement dû prendre l’antenne à cette heure de la matinée pour nous rappeler combien la crise est dure et combien nos frontières sont fragiles. 
Je coupe le son et me laisse bercée par le ronron de mon moteur… Mais mon agacement me fait quitter ma torpeur. Et puis il y a ce mec là, en cravate, assis sur mon siège passager et qui ne me quitte pas depuis que j’ai débuté ma tournée.

J’ai mal dormi. Je n’ai pas cessé de repenser à cet article que j’ai lu hier soir sur la cour des comptes et sur le bilan qu’elle faisait de ma profession d’infirmière libérale. Il paraitrait que je coûte « trop cher ». Ils veulent augmenter les contrôles pour déterrer les méchantes taupes d’infirmières libérales pour leur taper sur le coin du museau parce qu’elles font des mottes de terre un peu partout sur la pelouse déjà pourrie des fonds public.

« Et puis, vous prendrez à gauche s’il vous plait. » me dit l’homme à la cravate. Oui merci, je connais la route, je la fais deux fois par jour ! Je me stationne devant cette maison décrépie perdue au milieu des champs de maïs. A l’intérieur vit une famille dont les âges cumulés atteignent facilement les 300 ans. Un couple accueillant sous leur toit deux vieux parents de plus de quatre vingt dix ans, par vraiment par choix. La maison de retraite était trop chère. La cravate me suit jusque dans la salle de bain… Il note tout ce que je fais, compte le temps passé en jetant un coup d’œil sur le cadran doré de sa montre. C’est bien la seule chose dorée ici en dehors du crucifix du salon, et encore, ce n’est pas de l’or. Je regarde son calepin par-dessus son épaule :

- Vous noterez bien que j’ai passé 25 minutes pour aider la petite dame à se laver et à s’habiller et que je ne compte qu’ 1AIS3 au lieu des 2AIS3 prévu pour les soins des 30 minutes et plus hein ? A cinq minutes près c’est con quand même… Vous notez bien que je ne vais déclarer que 10€45 pour mon soin, je ne suis pas une fraudeuse, dites ! (montant que je diviserai ensuite par deux pour pouvoir payer mes charges, ce qui revient à travailler pour un peu moins de 11€ net de l’heure). 

Je me sens fliquée, je déteste ça. J’ai l’impression qu’on veut me faire passer pour une voleuse ou une délinquante que l’envie d’argent pourrait faire basculer dans la fraude à tout moment.

dimanche 13 septembre 2015

Passe moi ton cheval que je fasse ma tournée à dos de licorne !




Mon métier d'infirmière libérale en zone rurale me fait vraiment faire d'incroyables rencontres. C'est ainsi qu'en pleine pose neuronale (c'est à dire en coupant mon cerveau, ce qui ne demande pas grand effort en fin de tournée) et complètement absorbée par le bruit que faisait le gasoil entrant dans le réservoir de ma voiture, je n'avais pas fait attention à celui qui s'avançait derrière moi. Et alors que je me retournais vers la pompe, je me retrouvais nez à nez avec ses énormes naseaux...

"Bonjour !". Je saluais l'homme perché bien haut sur son immense trotteur. Le directeur du haras du coin profitait de sa sortie dominicale pour faire le plein de son jerrican... Et quoi de mieux que de le faire à cheval ? Il y a les bobos des villes faisant leur marché avec leur vélo et les bobos des champs allant chercher de l'essence pour la tondeuse, avec leur cheval. 

Et alors que je redémarrais mon véhicule en laissant derrière moi le cavalier qui avait dû descendre de son cheval pour permettre à son bras tendu d'atteindre le lecteur de carte bleue, je me mettais à rêver... Moi à dos de poney pendant ma tournée infirmière. Il serait blanc et je lui teindrais la crinière aux couleurs arc-en-ciel. Avec une feuille de soins papier roulée en cône sur son front je le transformerai en licorne libérale ! Je galoperai en lançant des paillettes et les patients m'ovationneraient et seraient heureux de me voir... 
Et puis j'ai passé la première et j'ai pesté _ pour la douzième fois de la journée _ contre celui qui m'avait refusé la priorité...

Et alors que j'allais lui dire "Hey, passe moi ton cheval que je finisse ma tournée à dos de licorne !", je me suis rappelée que je n'avais jamais pris de cours d'équitation parce que j'avais préféré faire piscine à l'âge de six ans . Je ne suis d'ailleurs jamais allée plus loin que le niveau "pingouin d'argent" de ma carte de natation. Pas de quoi se la péter, mais de quoi être carrément pathétique à cheval... Même en balançant quinze kilo de paillettes. 

Ma vieille voiture est vachement moins magique mais elle a au moins le mérite de protéger le rembourrage de mes fesses ! ^^

vendredi 4 septembre 2015

Mes larmes ont le goût de la mer…

[illustration de Mathou ]

Je n’arrive pas à détourner le regard de ce t-shirt rouge, de ces vagues venant frapper les joues de cet enfant échoué. Je lutte mais je transfère, et je pense à ma fille de trois ans qui a découvert la mer pour la première fois cet été, jouant et courant au bord de « La grande piscine maman ! », comme elle adorait la nommer. Elle ne se doute pas un instant, petite mère, que de l’autre coté de l’eau se joue des combats de parents cherchant à provoquer l’infinie petite chance d’offrir un avenir à leurs enfants, loin des guerres, de la violence et des larmes... 

Les vagues viennent frapper encore et encore ce petit corps que la mer à rejetée. Notre propre terre ne veut plus de nous et c’est la mer qui nous noie… Notre si belle planète bleue ressemble tout à coup à un minuscule terrain sur lequel certains tourneraient en rond à la recherche d’un refuge. Elle me parait hostile alors que je me sens tellement en sécurité. Elle est meurtrière et je ne me sens absolument pas en danger. 
Je suis « l’ambivalence » de ceux qui vivent dans les pays convoités par ceux qui se noient sur nos côtes. Je suis celle qui pleure derrière son ordinateur. Je suis celle qui incarne le futur que n’aura pas Aylan. Et je crie, et j’écris, et je pleure…

Je lis l’indignation de tous. Je lis la colère, la peur et la haine de certains. Des relents de Charly Hebdo. Nous allons tous pleurer, manifester notre peine et bientôt nous n’en parlerons plus. Nous aurons ponctionné un temps l’hémorragie par nos dessins et nos écrits, pour finalement accepter d’enlever notre point et laisser à nouveau couler le sang… Et tourner notre dos. Et je me sens mal. 
J’ai l’impression de perdre un peu plus foi en l’humanité chaque jour. Et pourtant je continue à le soigner. Celui qui pleure devant ce T-Shirt rouge. Celui qui se plaint des immigrés qu’il n’a jamais croisé. Et celui qui a passé les frontières et qui vit caché dans un appartement prêté par une association d’aide aux réfugiés…

Trois étages me séparaient de leur appartement. Quarante huit marches d’une ascension vers la précarité de cette cité sensible. Les étages étaient saturés d’odeurs de nourritures grasses, de multiples chaussures laissées sur les paillassons, de poussettes et d’odeur de pisse.
J’avais été appelé pour intervenir chez une enfant atteinte d’un grave cancer. Une prise de sang deux fois par semaine à réaliser sur sa chambre implantable située en dessous de sa toute petite clavicule. J’allais devoir percer la peau d’un bébé de six mois avec du matériel aussi gros qu’une aiguille à laine, le tout en maintenant une stérilité parfaite. Plus je montais les marches, et moins j’en menais large. Mon métier me fait parfois relever des défis dont je me passerai volontiers… Mais j’avais entendu parlé de cette famille dans les médias locaux et j’étais curieuse de rencontrer celle que les journaux appelaient « la mère courage ».

Elle et son mari ingénieur avaient traversé l’Europe tout entière avec leur bébé dans les bras. Ils venaient d’apprendre que leur fille souffrait d’un cancer du foie qui la condamnait s’ils restaient dans leur pays. Ils ont marchés pendant deux mois, fais du stop, monté clandestinement dans des camions, pris des risques inconsidérés pour finir par arriver à l’entrée de cette grande ville de France un soir pluvieux, en plein hiver. Cette mère, seulement vêtue d’un t-shirt, d’une culotte, de claquettes et d’un anorak, tenait sous son long manteau, tout contre elle, un bébé de quatre mois gravement malade.

mercredi 2 septembre 2015

Les vieilles habitudes ont la vie dure !





Alors que le « 7-9 » de France Inter résonne dans l’habitacle de ma voiture, je tourne le bouton et préfère couper le son. Il y a des matins comme ça, où je n’ai pas envie qu’on me parle. Il y a des matins comme aujourd’hui, où je suis fatiguée d’avance à l’idée de devoir sourire, écouter les misères de l’une et parler des problèmes de l’autre. Oui, ce matin, je me suis levée en retard, je suis moitié-sauvage et le demi-mug de thé avalé à la va-vite n’aura pas suffit à me rendre toute la docilité d’un chaton.

Il est tôt et je roule en direction de mon premier patient. La campagne est belle avec cette teinte orangée… Je baisse ma vitre au plus bas et sort mon bras par la fenêtre. Il fait frais ce matin, c’est bientôt la rentrée des classes. Mes doigts tendues percutent l’air vif et perdent leur sensibilité. J’agite ma main telle une aile d’oiseau. J’ai cinq ans dans ma tête et la même envie d’aller bosser qu’à l’époque où j’allais à l’école…

J’ai toujours été faignante. Et après quatre mois d’arrêt, il me faut un pied de biche pour me démouler de ma voiture. Je frotte mes joues, un échauffement des zygomatiques nécessaire pour lancer le premier sourire d’une longue série avant le repos tant mérité de ma fin de tournée.

« Bonjour ! », « Bien le bonjour ! », « Bonjour bonjour ! », « C’est l’infirmière ! »

Tous ces visages, ces rides et ces regards qu’on connait par cœur et qui reviennent à votre mémoire aussi vite que votre sourire revient se coller à votre bouche. Cette mèche de cheveux rebelle chez l’une qu’on aplati d’un coup de main expérimentée et ce mouvement de brosse donné chez l’autre aux cheveux trop plats et qui ne demande qu’à se rebeller. Ces veines minuscules, qui claquent, qui roulent et qui semblent se cacher dans les chaires à l’approche de l’aiguille mais qu’on arrive à piquer, déclenchant ce petit « Yes !! » intérieur, le cri de la déesse de la piquouse dans sa toute puissance face au capital veineux miséricordieux. Ce geste rapide de la compresse enroulant la pince kocher qui tamponnera les plaies, un automatisme qui a toujours ce petit effet chez les non-avertis…

Ces poignées de porte capricieuses qu’on connait trop bien et qu’on referme d’un mouvement vers le haut ou cette autre que l’on claque, comme uniques moyens de bien refermer les portes de ceux qu’on vient de visiter. Ce mouvement de poignet, tel un chercheur d’or, pour enlever la mousse de savon au fond de la bassine et l’eau chaude qu’on laisse couler sans tester de la main la température tant l’on connait par cœur la chaudière de la maison. Tout est revenu comme un automatisme. Le sourire avec, et sans se forcer. Mes patients ne m’ont pas oublié et semblent heureux de me revoir…

Rapidement, les seringues d’anticoagulant sont venues encombrer mon tableau de bord déjà recouvert de post-it, d’élastiques à cheveux, de fluo et de gants en latex. Le plancher passager de ma voiture n’est redevenu qu’un gros bordel que je dis « organisé », tu parles.... Les papiers se sont accumulés dans mon agenda et débordent de ça de là... La promesse que je m’étais faite de garder une voiture propre et ordonnée n’aura tenue qu’une matinée. Prochaine résolution : « Arrêter de prendre de bonnes résolutions ».