vendredi 15 avril 2016

L’importance du contexte quand on parle des zizis.





- Ça ? C’est un zizi ! Je suis comme vous, j’en ai plein ma maison !

La vieille dame semblait sûr de ce qu'elle avançait. La petite chose qui remontait le long de ma jambe était en fait un insecte de couleur rouge à grandes antennes. Le printemps pointait timidement le bout de son nez et les petits coléoptères faisaient de même en profitant de la chaleur des maisons pour se retrouver entre eux. Entre zizis quoi.

« Pyrochroa ». J’avais lu son nom dans un livre chez moi et je l’avais sur le bout de la langue. Mais avant que je puisse me la jouer « grande botaniste » en lâchant un mot qui m’aurait fait gagner 19 points au scrabble, la vieille dame s’est empressée de lâcher « zizi » avec un petit sourire satisfait et des yeux pétillants de coquinerie. La discussion qui s’en est suivi fût improbable :  
«  Zizi, sérieusement… Ce tout petit truc là, vous appelez ça un zizi ? »

- Oui oui, par chez nous, on les appelle des zizis. En cette période de l’année ça pullule, c’est fout ! J’en trouve partout. L’autre jour j’ai même trouvé des zizis dans mon lit ! Ça faisait longtemps...

« … ‘Dingue. En même temps en ce moment c’est pas les grosses chaleurs hein, ils se rentrent les pauvres… Mais le vrai nom, enfin j’veux dire, celui des livres… C’est pas « zizi ». ‘Me rappelle plus… ». Et elle de me conseiller avec le grand plus naturel :

- Vous devriez regarder sur votre internet là, je suis sûr que vous trouverez plein de zizi dessus !

  
Oui. Je confirme. Et l'ado' ricanante de gêne que j'étais parce qu'elle venait de  taper « Zizi » sur Lycos (gros coup de vieux là) le confirmerait aussi. Quand on tape « Zizi » sur Google on en trouve plein, mais ceux là n’ont pas d’antenne et rien de botanique quand bien même ils se posent sur de jolies fleurs. 
Je savais très bien qu’elle savait que je savais que nous savions qu’on jouait sur les mots. Mais j’ai vu dans les yeux de ma petite mamie de 86 ans toute l’effervescence d’une adolescente qui oserait dire un mot interdit, alors on s'est engouffré dedans comme deux gamines. Nous avons souris et continué à parler « zizi » avec des paillettes dans les yeux et jusqu’à l'épuisement du stock de jeux de mots parfois bien limite il faut l'avouer.  

Ce jour là il pleuvait. 

Elle m’a donné mon pourboire du jour : une pastille au miel en cadeau, vestige de ce fameux jour où ma voix était enrouée et où elle s'était dit qu'il fallait mieux prévenir que guérir, si bien que maintenant j'y avais droit tous les jours. Je la regardais me raccompagner à la porte avec ses hanches arthrosiques qui lui donnait cette démarche de bateau en pleine tempête et je me suis dis qu'elle était mon petit rayon de soleil du jour. 
J’ai remis mon manteau pour me protéger du dehors et dans un patois qui m’aurait rappelé ma grand-mère elle m’a tenue la porte en me disant :

 « Le temps s'abernodit, va y avoir une nappée ! Pouille bien ton faite ou tu vas être toute guenée ! » (Le temps se couvre, il va y avoir une nuée, ferme bien ton manteau ou tu vas être toute trempée).

Elle ne parle jamais patois d'habitude... J'ai entendu dans sa voix des mots qui n'avaient pas été prononcés depuis longtemps et j'ai senti le son heureux des mots oubliés. On ne parle plus patois aujourd'hui, ça fait « bouseux » il parait. Le patois c'est pour les paysans qui ne savent pas parler français et qui appellent les petits coléoptères des zizis. Mais moi, j’adore quand elle me parle de chez moi, avec des « zizi » dans les phrases et des paillettes dans les yeux.


Bonus Botanique : le fameux pyrochroa !

[ illustration tirée du film "Des monstres attaquent la ville " Them! - 1954 ]

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Merci pour le petit mot ! ^^