dimanche 25 octobre 2015

Je suis une bête à deux têtes.



- Oui, bonjour. Je vous appelle pour vous prévenir que je suis aux urgences là. Je viens de faire hospitaliser maman... Donc bah, c'est pas la peine de passer ce soir.

... Ni demain matin, ni demain soir, ni tous les autres jours d'ailleurs... Enfin, juste le temps qui sera nécessaire à ma gentille vieille patiente pour se refaire une santé, à coup de draps jaunes puant le désinfectant, à coup de gouter-compote-petits-pain dont j'adorais me remplir le ventre étudiante, à coup de bips de sonnettes et grincements de chariots dans les couloirs.

Dans ce cas de figure, je suis d'une ambivalence digne d'une bête à deux têtes. Une tête à gauche auréolée d'une bienveillance à toute épreuve et une autre à droite avec une calculette incrustée dans la tête. Les deux encéphales s'entendent très bien, même si quelques conflits de fratries peuvent parfois les diviser : 

- Il te doit cet argent, ces sutures, tu les as bien enlevé non ? Alors retourne chez lui et réclame lui l'argent qu'il était censé de déposer dans la boite aux lettres depuis trois semaines !!

" Oui mais, tu sais, on va s'épuiser et perdre du temps, tout ça pour 6€30 ? Ça ne vaut pas le coup, vraiment..."

- Et ce rejet de la CPAM là ? Pour la sous cut' au cabinet... Ça fait deux mois que t'as imprimé le papier pour traiter le dossier... Mais qu'est ce que t'attends pour te bouger le train et leur expliquer que oui t'as rajouté "ALD" sur l'ordonnance, que non monsieur de l'agent de la CPAM c'est pas bien, mais que t'as pas que ça à faire d'appeler sans cesse le médecin pour lui demander pour la quatrième fois de rédiger convenablement une ordonnance. Parce que le mec il est capable de mémoriser une Vidal tout entier mais il se rappelle jamais que cette patiente là est en ALD...

"Oui mais bon... 4€50..."

Oui mais bon, voilà toute l’ambiguïté de mon métier. Car si mon cœur d'infirmière souhaite sincèrement que ma patiente n'ai rien de grave et qu'elle rentrera rapidement pour retrouver ce chez elle qu'elle adore tant... Mon statut de libérale s'inquiète et se demande comment faire pour boucher les trous d'un planning qui semblerait s'être fait casser la gueule par une meute de mites tant les trous y sont nombreux depuis quelques jours. Hospitalisations, fin de cicatrisation, arrêt de prises en charge post-opératoire. C'est calme, très calme. C'est inquiétant...

Quand je travaillais en tant qu'infirmière dans les services, je n'avais pas les cadres dans la poche. Le côté "gérer un service et remplir les lits pour remplir les caisses" me dérangeait un peu et j'aimais presque juger et critiquer celles qui étaient pour moi aux antipodes de l'idée que je me faisais du soin : " soigner sans distinction et éviter les entrées le vendredi soir à 17h". Je ne cherchais pas vraiment à savoir ni comment ni pourquoi mon salaire tombait tous les mois... Et puis je suis devenue comme elles...


Je me suis retrouvée au volant de ma voiture de libérale avec une mallette de soins sur le siège passager et des taxes, et des impôts, et un comptable, et une assurance, et une prévoyance, et du matériel, et un local, et un véhicule à payer (punaise, je suis fatiguée rien qu'en lisant tout ça). 
Je sais ce que vous allez me dire : "Elle pense à son argent l'ingrate libérale vénale ! ", et je vous répondrais : oui (enfin, pas pour le "ingrate" et le "vénale" hein, 'faut pas pousser !). J'avoue je suis une bête à deux têtes et je mériterai qu'on me tape le bouts des doigts avec une feuille de soins papier roulée bien serrée.

Mais je me dois de gérer mes soins et mes frais en tentant d'équilibrer le tout, au risque de stresser devant une baisse d'activité anormale, comme en ce moment. Gérer une entreprise de soins et les revenus de son unique salariée qui est également la seule patronne en ayant le même fonctionnement qu'un hôpital, en miniature (les petits pains vachement bons en moins). Voilà toute l’ambiguïté de cette spécialité de l'ombre qui ferait presque oublier au public que je suis une soignante avant tout.

Je suis une infirmières dévouée pour ses patients et je suis une chef d'entreprise. Je suis une soignante qui ne compte pas ses heures et son investissement et je suis celle qui pointe ses frais tous les mois. Je suis celle qui vous tend la main vous réclamer l'argent de ses soins et qui vous tendra l'autre si vous n'allez pas bien. Je suis une bête à deux têtes, et ce soir j'ai mal aux cranes à cause des courants d'air dans mon planning de soins.

2 commentaires:

La petite infirmière dans la prairie a dit…

Pas d'inquiétude tu n'es pas la seule bête à deux têtes. Moi aussi j'en fais partie surtout dans les périodes de creux. Bon courage pour la suite, de la part d'une autre bêbête.

Anonyme a dit…

Tellement vrai , c'est fatigant et limite humiliant de devoir réclamer 6,30 . Les patients sont souvent étonnés des tarifs .Pourtant je suis absolument opposée au tiers payant ( pourtant cela facilite les paiements)pour une raison simple : les patients doivent savoir ce que coute la santé et surtout les tarifs des soins : 6,08 pour parfois 10 tubes à prélever et une page complète de "littérature". Bon courage à toi .

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