samedi 24 octobre 2015

Quinze minutes.





- Quinze minutes ? Quinze minutes ! T’es en train de me dire que t’es capable de faire la toilette de ce patient SLA en quinze minutes ? Tu te foutrais pas un peu de ma gueule dis ? T’es en première année, c’est ton premier stage, ça fait deux semaines que t’es dans le service et tu penses y arriver en quinze minutes ? Tu te prends pour qui espèce de p’tite incapable hein ? T’as une jolie gueule mais laisse moi te dire une chose, une toute petite chose : dans le métier avoir un joli p’tit cul ne fera jamais de toi une bonne soignante, tu t’es trompé de métier… Maintenant tu ramasses ton incompétence et tu te casses de mon chemin, j’veux plus te voir ! Moins que rien…



« Moins que rien. » 

Il m’a craché au visage ces derniers mots, et est reparti aussi vite qu’il était venu. Je n'ai pas voulu le regarder, croiser son regard. Je n'arrivais plus à détacher mes yeux du cadre accroché au mur en face de moi et qui représentait un bouquet de coquelicots.
Les larmes ont coulées, chaudes, sur mes joues rouges.

L’aide-soignant m’avait plaqué contre un mur et se tenait contre moi, tout contre moi, contre ma poitrine, contre ma blouse. Son poing fermé semblait avoir frappé le mur au plus près de mon oreille. J’avais senti son haleine, sa respiration chaude alors qu'il lâchait ses mots susurrés au plus près de moi pour ne pas avoir à hurler. Pour ne pas prendre le risque de voir les patients sortir de leur chambre. Pour ne pas risquer de voir ses collègues interrompre leurs transmissions en entendant ses cris.


Il est reparti. Je ne sais même pas où ni quand, trop concentrée sur ce cadre aux coquelicots, trop sidérée par ce qui était en train de se passer. Mes jambes ont fléchies et je suis tombée sur le cul ; dans tous les sens du terme. Je restais hébétée sans vraiment comprendre, le cerveau bloqué par ces mots qui avaient raisonnés puis percuté ma fierté, ma sensibilité, ma naïveté
Il m’avait demandé de lui répondre : « Combien de temps penses-tu prendre pour la douche de ce patient ? ». C’était mon premier stage, je me mettais une pression de malade parce que je ne voulais pas tout foirer et j’ai répondu une grosse connerie : « Quinze minutes ». 
Et alors que je me demandais pourquoi j’avais répondu bêtement ce pour quoi il m’aurait fallu au minimum le double de temps, il m’a prit par le bras et m’a tiré à l’extérieur de la salle de soin devant tous nos collègues, pour me prendre à part dans le couloir… 
S’en est suivi sa tirade, son visage tout rouge et les larmes qui coulaient à présent sur le mien… Les portes de l’ascenseur non loin se sont ouvertes, je ne voulais pas qu’on me voit pleurer assise par terre, j’avais besoin d’une cigarette. 


Je me suis relevée aussi vite que j’ai pu pour aller m’engouffrer dans la salle de soins où tous les soignants du service étaient réunis. Mes joues devaient être rouges et mon maquillage coulant au vu des visages qui se sont relevées sur moi. J’ai préféré baisser ma tête, et ma fierté d'un cran. 
L’équipe éreintée du matin passaient le relai à une équipe du soir déjà fatiguée. Je passais au milieu de tout ce petit monde en pleine transmission dont le brouhaha rappelait le bruit d’une ruche. Il était là, comme une reine au milieu de toutes ces abeilles. Ses deux mains sèches aux longs doigts enserraient un mug de café chaud. Il semblait s’amuser du planning de RTT qu’une de ses collègues lui montrait du doigt. J’étais décontenancée devant sa décontraction, à croire qu’il devait avoir l’habitude de faire pleurer les étudiantes. J’ai demandé à ma référente le droit de sortir fumer une cigarette. 

J’en ai fumé quatre. Quatre, coup sur coup. Chacune était allumée au rappel de ces mots « Moins que rien. ». 

J’étais si nulle que ça ? Est-ce que je me trompais de voie, encore une fois ? J’étais cataloguée mauvaise étudiante infirmière avant même d’avoir eu le temps de faire une tâche de Bétadine sur ma blouse blanche. C’était mon premier stage et il m’en restait encore une quinzaine à faire au moins. Et si ça se passait comme ça à chaque fois ? Si je devais me faire plaquer contre un mur et me faire pourrir de la sorte, je n’allais jamais tenir le coup. 
J’avais envie de tout arrêter. Je rêvais de rentrer chez moi pour pleurer sous ma couette avec mon chat et un pot de glace Ben&Jerry en tentant de trouver une excuse valable pour expliquer à mes parents pourquoi je ne deviendrais jamais soignante, pourquoi j'avais plaqué mes études supérieures de commerce pour rien

Et alors que je refrénais mon envie de gerber en remontant les marches qui me séparaient de ce service dans lequel je ne voulais plus mettre les pieds, je me suis rappelé cette phrase « Celui qui rate n’a jamais vraiment essayé »…


- Oh bah, a a ba ai aé ien…


J’avais pourtant fais attention de passer par les toilettes et son miroir pour me redonner une apparence qui ne me ferait plus passer à un panda dépressif. Mais ce monsieur me connaissait trop bien. J’étais en première année et je n’avais qu’un patient à ma charge. "Charge", ce terme de soin qui te donne l'impression de porter un fardeau sur ton épaule.

A mon arrivée dans le service, on m’avait donné une liste de patients et je devais en choisir un que j’allais garder pendant mes quatre semaines de stage. C’était un peu Noël pour moi, j’étais enfin sur le terrain ! Et alors que je tenais ma liste de patient-de-noël entre les mains je pointais mon doigt sur l’un d’entre eux « celui-là ! ».


- T’es sûr ? Tu sais c’est un patient lourd avec une sclérose latérale amyotrophique. Il vient chez nous dans le cadre d’un épuisement de l’aidant. Il est déjà bien avancé dans sa maladie… Il est condamné. Tu le sais ça ? Dans quelques mois il sera mort… En plus tu ne connais rien à la SLA t’as pas encore passé le module…


J’ai insisté et j’ai obtenu mon patient-de-noël. Je passais mes journées dans sa chambre et le soir je buchais pour tout connaitre de cette fichue Sclérose Latéral Amyotrophique. Je l’aidais à manger, à se laver, à changer la chaine de sa télé et j’apprenais toujours un peu plus le sens de « prendre soin ». Je l’écoutais me parler de ce qu’avait été sa vie de militaire et de son désarroi de se « retrouver là comme un con, même pas capable d’ouvrir la fenêtre pour se suicider !». Mon cerveau avait mis en place un décodeur et j’étais une des rares du service à comprendre les voyelles que sa bouche paralysée était encore capable de sortir. Tous les jours j’apprenais un peu plus ce qu’était être « soignante ». 

Et puis il y a eu ce plaquage contre le mur, les paroles crachées à l’oreille, les pleurs et l’envie de tout arrêter…


- Oh on ayon e oeille è éein ?


« Non, non, votre rayon de soleil ne s’est pas éteint. J’ai eu un différent avec un collègue et ça m’a atteint. Mais ça va aller… ». Il m’a dit de ne pas m’en faire. Que ceux qui crient le plus fort sont toujours ceux qui n’ont finalement rien à dire. Que j’avais encore des choses à apprendre mais que j’étais justement là pour ça et que je me débrouillais très bien. Qu’avec moi, il rigolait beaucoup parfois à s’en étouffer. Comme la veille avec le coup de la Badoit qu'il refusait de boire et que j’appelais "son p'tit champagne pour un réveillon anticipé" et que pour les p'tit fours-bouilli, il fallait plus d'imagination ! Que ça lui faisait du bien de rire. Que le plus important c’est de garder ce sourire. Ce sourire. La seule arme contre la douleur, contre la peine… Et contre les cons des couloirs.


Il y a eu d’autres stages, quelques prises de bec, pas mal de différents et de remises en question. Mais à chaque fois que je ne me sentais pas à ma place dans un service ou à l'étroit dans ma blouse, je repensais à ce patient. Le tout premier à être entré dans la case « chouchou » des patients de mon cœur. Ceux que je garde toujours quelque part au fond de ma mallette de soins. Ces chouchous qui m’ont permis de comprendre qu’on apprenait bien plus de nos patients que des soignants qui nous engueulent dans les couloirs. Ces patients que j'ai connu et qui m’ont donné envie de continuer quand je me disais que je n'y arriverais pas, et tous ces futurs-patients-de-noël que je ne connais pas encore mais qui continueront de remplir mes fonds de poches quand je persisterai à douter de moi...


[ photo de Kelly Tan ]

5 commentaires:

chaourcinette a dit…

J'ai rencontré le même genre de con lorsque je faisais mes études d'infirmière.....on dirait qu'ils étaient payé pour te dégoûter du métier ...moi aussi, c'est un malade, cancéreux, qui m'a donné l'envie, le goût de continuer....(Bon ! 6 mois après j’arrêtais mes études, mon père venant de mourir il m'a fallu bosser !) je suis donc devenue veilleuse de nuit...dans ce même hôpital, où je faisais mes stages...et j'ai retrouvé ce malade formidable qui m'a soutenue moralement , qui m'a aidée à relativiser, à comprendre la maladie, la mort, la vie...
Je n'ai pas fait ce merveilleux métier à mon grand regret, mais je pense que si je l'avais fait mon regard aurait été différent, je pense que j'aurais fais du bon boulot !
comme toi ! et c'est pourquoi j'aime te lire, j'ai l'impression de vivre par procuration....
merci à toi !

leeloo a dit…

au contraire de vous, je n'avais imaginé faire ce metier et c'est en devenant aidant de ma belle-mère alitée par un Parkinson, que j'ai compris que c'est le seul metier que j'aurais vraiment aimé et su faire ; bon à 45 ans il est un peu tard ;) mais moi aussi je viens vivre par procuration...et c'est si bien écrit....<3

louanne214 a dit…

Merci pour cette belle anecdote qui illustre parfaitement cette force intérieure qui nous pousse à continuer ce métier si beau mais tellement difficile.. "Prendre soin", tout un art, une vocation.. L'humour et le sourire font partis intégrante de notre panoplie d' "infirmier(e)"! Mieux vaut en rire dit-on... ;-))

c'est l'infirmière a dit…

Merci Louanne ! ^^

c'est l'infirmière a dit…

Merci Chaourcinette et Leeloo ! ^^

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Merci pour le petit mot ! ^^