vendredi 17 avril 2015

J'arpente tes routes et où je n'ai plus aucun doute

Une petite déclaration d'amour ne fait jamais de mal...

Ce matin j’ai pris le volant pour la dernière fois avant plusieurs mois. A la fin de ma tournée, à la fermeture de la porte de mon tout dernier patient je serais officiellement en congé maternité pour quatre mois. Et comme tous les autres matins, je suis venue te voir…

Il y a toujours ce champ de vaches sur la droite lorsque je longe la haie bocagère fleurie d’aubépines, en arrivant vers toi. C’est mon rituel quand je viens te voir le matin. J’adore regarder sur la droite les vaches aux pattes embrumées, alors que dehors il fait froid. Le sol est à peine réchauffé par le soleil que l’on devine se lever au loin, celui qui teinte le ciel de ce si joli rose. 

Je viens de quitter ma commune d’habitation quelque peu banale et morose, et je vais passer la journée à tes côtés. J’avoue que parfois, lorsque je passe le dernier virage qui m’amène à toi, la fatigue et les yeux lourds ne me rendent pas spécialement enclin à m’investir auprès de ceux qui t’ont choisi. Et puis il y a ces vaches, toujours d’humeur égale qui s’en fiche bien de mes états d’âme, de mes cernes ou de mon manque d’envie. Je me dis qu’elles ont bien raison, alors je gare ma voiture devant la maison de ton premier habitant et je me lance auprès de ce patient situé tout en haut de liste de ma longue tournée.

Et puis il faut dire que tu es charmant…

Il y a cette place centrale, ni trop grande ni trop petite. Habillée d’ardoise, de pavés et de pelouse, elle est un poumon de verdure et de fraicheur pour qui veut bien s’attarder sur les fauteuils en métal laissés ça et là.  
 Il y a cette église en granit imposante, ni trop belle, ni trop moche squattée par une famille nombreuse de pigeons faisant pas mal râler les habitants du bourg. Je les imagine parfois me regarder d’en haut, me voyant passer et repasser en voiture toute la journée. Je suis sûr qu’ils pensent que je suis toute petite. 
Il y a ces bruits et ces odeurs, ni entêtants, ni embêtants. L’épicier qui laisse des poulets rôtir devant sa boutique le dimanche, me permettant de surveiller, à chacun de mes passages, l’avancer du doré des pommes de terre qui les accompagne. Ça sent bon le repas de famille dominical. 
Il y a ces rires et ces « Allez, salut ! » qui émanent des deux cafés de la place, un de « la Mairie » et un des « Sports ». Chez l’un, on peut trouver magazines et cigarettes et chez l’autre on peut récupérer ses colis et envoyer ses courriers à pas d’heure et même le dimanche. Mais dans les deux cas, le vin local est servi dans des ballons et la machine à café crache ses vapeurs dans les mini-tasses, et il y a toujours du monde. On peut parfois voir des chevaux traverser le bourg en promenant leur cavalier, laissant la priorité à de vieux fermiers, la bêche sur l’épaule et de retour des nombreux jardins communaux enserrant le village. 
La coiffeuse coupe les cheveux, le médecin soigne les maux et l’infirmière panse les plaies, tout ça, dans une même rue. 

Et puis, il faut avouer que tu es beau...

Parfois, mes soins m’amènent à parcourir tes chemins sinueux de campagnes. Je m’enfonce dans les virages, grimpe de petites collines pour parfois arriver au point culminant me permettant de juger de ta si jolie beauté verdoyante. J’entends au loin le coucou qui chante, la vache qui appelle son petit et les oiseaux ragaillardis par l’arrivée du printemps, qui chantent parfois un peu n’importe comment. 
Les haies bocagères sont blanches de fleurs et reposent sur des fossés bordés de coucou jaunes. En parcourant la centaine de lieux-dits de tes terres, il m’arrive de croiser la route de lapins à fesse blanche, de lièvres aux oreilles gigantesques, de faisans magnifiques accompagnés de leurs dames, ou de chevreuil et de cerfs majestueux me donnant l’impression d’être une infirmière privilégiée en lieu et place de celles qui travaillent toute la journée en service sans voir une seule fois la lumière du jour. Parfois, le « cheval du troisième virage » passe sa tête par-dessus sa barrière pour me regarder passer, et je ne loupe jamais l’occasion de baisser ma fenêtre pour le saluer de la main. Il y a aussi ce chien moche derrière le portail du vieux chêne et qui s’entête à aboyer au passage de ma voiture, à peine blasé de me voir passer tous les jours.

Et puis, il n’y a pas à dire, tu rends les gens sympathiques...

Je ne sais pas ce que tu as fais à ceux qui t’habitent, mais je dois me rendre à l’évidence : le nombre de cons au m² est bien inférieur à la moyenne nationale. 
Ici lorsque je me plains de la pluie on me répond que « râler ne fera pas venir le soleil, allez, pose toi une fesse et prend un thé, je te rajoute une madeleine ? ». Lorsque je me plains du froid on me dit que « il faut bien laisse l’hiver faire son œuvre si tu veux permettre à la nature de s’en-sommeiller pour mieux se réveiller ensuite, aller, assis toi et prend un thé, tu veux des pommes ? ». Lorsqu'un jour j'ai demandé ce qui rendait si heureux, on m'a répondu que « Ce matin j’ai vu le soleil se lever et j’espère le voir se coucher ce soir, alors tant que je suis capable de pisser seul et de me baisser pour potager, je resterai fin heureux, aller rentre donc à la maison prendre un thé, j’ai des prunes à te donner ! ».  
Les gens de chez toi ils sont comme ça : simples, pas prise de tête. Et je les adore.

Et puis, ceux qui t’habitent se sentent vraiment chez eux...

Lorsque je vais soigner dans le quartier des trentenaires (tu sais, celui avec les maisons à toit plats devant lesquelles sont garées de grosses voitures familiales), il y a toujours des vélos d’enfants abandonnés ça et là au milieu des ballons, et sur le sol, des dessins à la craie égayant ce quartier peu fleuri. J’aime bien m’y attarder pour discuter sur le pas de la porte de tout et de rien. 
Pour trouver des fleurs, il me suffit de me rendre dans le quartier d’à côté, celui des « quadra’ » et des tous « juste retraités » (tu sais, celui avec les maisons aux toits d’ardoises et aux volets fraichement repeints). Les jardins sont entretenues et les voitures plus petites. J’adore parler botanique avec ceux qui y habitent. 
Dans un quartier un peu plus éloigné, il y a ceux qui sont en grandes vacances depuis longtemps et dont les familiales garées devant, appartiennent à leurs enfants. Les maisons sont souvent spacieuses et la déco’ semble être comme figée. Il y a de vieilles photos jaunies sur les murs tranchant avec le vif de certaines présentant la naissance du petit dernier « Mon premier arrière-petit fils, grosse fierté ! ». Dans les jardins on trouve des potagers et de vieux chats tous décrépis. Je prends plaisir à les écouter me parler de la vie, de leur histoire et des trucs et astuces pour cultiver des salades sans « saloperie ».

Et finalement, ceux qui t’habitent m’ont choisi eux aussi...

Mes premiers jours à tes côtés ont été, je dois l’avouer, un peu hésitant. Je me suis demandé si j’avais fais le bon choix en m’installant auprès de toi. Je me suis demandé si tu allais accepter mon cabinet fraichement ouvert, alors que tes habitants n’avaient jamais accueillie d’infirmières auparavant, et qu’ils avaient tous leurs habitudes avec mes consœurs des communes avoisinantes. Chez toi, parfois, on reste coincé pendant des plombes derrières des tracteurs, des voitures sans permis et des chevaux sortis faire un tour avec leurs cavaliers. Chez toi, parfois, on reste bloqué à un stop parce qu'une petite mamie venu donner des nouvelles d'un petit-fils (que je suis censé connaitre mais qui ne me dit rien) reste accrochée au rétro de l'auto. Chez toi, parfois, on marche dans la boue ou dans la bouse. Chez toi on ne capte rien, et j'ai dû me trouver des "check-point de captage" pour pouvoir passer des coups de fils. J'ai dû apprendre à comprendre ce que me disaient les patients appelant avec leurs portable :

- Bon...our, .... prise... ang... inet... main...tin...pas...op...ar... ?
" oui oui, pas de soucis, je vous vois demain matin pour une prise de sang au cabinet ! " ... Et des fois, j'ai même pas les voyelles. 

Oui, chez toi, parfois c'est galère et agaçant... Mais il y a eux.

Il y a ceux qui me voient arriver en disant « Ah, c’est l’infirmière ! », malgré mes sollicitations pour qu’ils m’appellent par mon prénom. Il y a ceux qui me tutoient et qui me font la bise. Il y a ces cartons de prunes ou de pommes, ces boites en métal pleines de bottereaux ou de chocolats. Il y a ces sourires, ces confidences, ces amitiés, ces litres de thé avalés et ces relations particulières qui me font dire que j’ai fais le bon choix en m’établissant à tes cotés. Toutes ces personnes qui ne me font plus douter sont autant de motivations à m’investir toute entière auprès de ceux qui t’ont choisi pour vivre.

Je viens de refermer le cabinet à clé. Dès demain, ma remplaçante prendra le relais, tu verras, elle est charmante et les gens d'ici l'aiment bien. J'ai refermé la portière de ma voiture. J'ai défais mes cheveux. J'ai remis mes bagues et j'ai enclenché le contact.

Quatre mois sans travailler... Je dois avouer que ça va me manquer, qu'ils vont me manquer... Que tu vas me manquer !
Mais en attendant : soleil, transat, bébé qui grandi et paillettes dans le cœur ! Et comme disait mon chouchou "Haut les cœurs, demain sera un jour meilleur !", demain et les quatre mois suivants !

Je reste connectée, j'ai le cerveau plein de souvenirs intacts qui ne demandent qu'à ressortir pour vous régaler, alors à très vite, et biisous mes chatons !

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